Scène II
(ALPHONSE, Roi de Sicile, CLÉONIS, FILÉMON)
(ALPHONSE ET CLÉONIS, seuls)
ALPHONSE
Quel effet de l’amour à celui-ci ressemble?1385
Je suis le confident et l’amant tout ensemble,1386
Je cache en ces habits la qualité de Roi,1387
Et moi-même je suis Ambassadeur pour moi.1388
CLÉONIS
Vous avez préféré vos yeux à ceux d’un autre;1389
Mais, Sire, après cela, quel dessein est le vôtre?1390
LE ROI
D’attendre sa réponse, et de paraître en Roi,1391
Si j’obtiens le bonheur de vivre sous sa loi,1392
Si le sacré lien d’un heureux mariage1393
Doit joindre ma fortune aux douceurs de son âge.1394
(FILÉMON entre et dit au Roi)
FILÉMON
Monsieur, vous puis-je dire un mot secrètement?1395
La Reine m’a chargé de ce commandement.1396
LE ROI
(À Filémon) Laisse-moi lui parler. Que m’en dois-je promettre?1397
Et qu’a-t-elle ordonné?1398
FILÉMON
Consultez cette lettre.
Ne plaignez point les vœux que votre Prince a faits,1399
J’espère que bientôt ils seront satisfaits.1400
LE ROI
(lui donnant un diamant) Je voudrais pour ces mots aussi te satisfaire,1401
Cette bague précède un plus digne salaire.1402
FILÉMON
Je l’aimerai, Monsieur, avecque passion,1403
Comme un gage éternel de votre affection.1404
((Il s’en va))
LE ROI
Qu’apprendra ce papier, ô ma pudique envie?1405
Lui dois-je des baisers? m’annonce-t-il la vie?1406
((Appelant Cléonis))
Reviens, cher Cléonis, je te crois trop discret1407
Pour jamais abuser d’un important secret.1408
Vois ce que je reçois de là part de la Reine,1409
Et crois que sur ses vœux mon âme est souveraine.1410
CLÉONIS
Vous procure le Ciel de ses rares beautés,1411
Tout le contentement que vous en souhaitez.1412
LE ROI
(lit la lettre) Au gentil Espagnol1413
((Contenu de la lettre))
«Renonçons au déguisement1414
Et levons le masque à la feinte;1415
Traitons l’amour ouvertement,1416
Cher Espagnol, je suis atteinte.1417
Je connais vos vertus, je sais votre naissance,1418
Mon cœur est surmonté,1419
Et je mets sous votre puissance1420
Ma fortune et ma volonté.1421
Quand la nuit voilera les Cieux,1422
Venez apprendre de ma bouche1423
Combien, malgré vos envieux,1424
Votre insigne vertu me touche.1425
Ils dressent une embûche à votre belle vie,1426
Évitez ces jaloux;1427
Malgré leur haine et leur envie,1428
Je vous aime, Hélène est à vous.»1429
((LE ROI continue))
Me pouvais-je du Ciel tant de bonheur promettre?1430
À genoux, Cléonis, adorons cette lettre;1431
Puisque ses belles mains ont tracé cet écrit,1432
Baise-le mille fois, contente mon esprit.1433
Dieux! Que je crains beaucoup en cet excès de joie,1434
Si quelque mal léger votre main ne m’envoie,1435
Qui, tempérant un peu l’aise que je ressens,1436
D’une extrême infortune affranchisse mes sens!1437
Connu, chéri, mandé d’une beauté divine,1438
Ah! Mettez dans ces fleurs pour le moins une épine:1439
Car on doit redouter un malheureux succès,1440
Lorsque vous présentez vos faveurs dans l’excès.1441
Qui peut avoir appris ma naissance à la Reine?1442
Ce point, cher Cléonis, met mon esprit en peine.1443
CLÉONIS
Quelque habit, quelque nom que vous ayez cherché,1444
Sire, l’éclat des Rois ne peut être caché.1445
Quelque amas de vapeurs que Phébus puisse faire,1446
On s’aperçoit toujours qu’il est sur l’hémisphère.1447
Dessus le front d’un Roi le Ciel grave son nom,1448
Il peut changer d’habit, mais de visage, non.1449
LE ROI
Étends, heureuse nuit, tes ombrageuses toiles,1450
Laisse en notre faveur paraître tes Étoiles,1451
Veuille au sommeil bientôt les hommes disposer,1452
Et pour le repos d’un fais-les tous reposer.1453
((Ils sortent))
Scène III
(ADRASTE, CLÉONTE)
ADRASTE
Plus tu me-veux guérir, et plus mon mal empire;1454
Il a dessus mon âme un souverain Empire,1455
Cléonte, il est trop vrai, tout espoir m’est ôté:1456
Elle a trahi mes feux, l’infidèle beauté!1457
J’espérais, quand j’ai vu ma perte si certaine,1458
Que mon éloignement allégerait ma peine;1459
Mais que cette espérance a mon esprit déçu,1460
Et qu’on fuit vainement quand le coup est reçu!1461
Il semblait que, changeant l’allure coutumière,1462
Mon cheval marchât moins en avant qu’en arrière,1463
Qu’il craignît d’avancer, et que cet animal,1464
Moins léger qu’elle n’est, fût sensible à mon mal.1465
Enfin, tu me tenais; ma honte et mon courage1466
Ont contre mon espoir diverti mon voyage;1467
Me voici de retour, et ce vil étranger,1468
Si ce fer m’est propice, ira seul voyager;1469
Tu sais en quel endroit, en ces Royaumes sombres,1470
Où, si l’on fait l’amour, on ne la fait qu’aux ombres.1471
CLÉONTE
Que je prends sans raison le soin de vous aider,1472
Et qu’il est malaisé de vous persuader!1473
Perdez cette croyance, épargnez Isabelle,1474
La Reine l’idolâtre, il n’est aimé que d’elle;1475
Vivez, vivez content: de tous les amoureux,1476
N’en plaignez point que moi, je suis seul malheureux.1477
Il est vrai que lui-même ignore sa maîtresse,1478
Ne sait pas qui l’adore et qui lui fait caresse:1479
Pensant entretenir Isabelle les nuits,1480
La Reine, cher ami, lui conte ses ennuis.1481
ADRASTE
Délivrez votre esprit de cette frénésie;1482
Cette croyance naît de votre jalousie.1483
CLÉONTE
Ah! vous gardez longtemps ces doutes superflus:1484
La haine l’avouant, que désirez-vous plus?1485
Elle a trop clairement cette amour découverte,1486
Hélas! Ma propre bouche a prononcé ma perte.1487
Est-il quelque malheur à celui-ci pareil?1488
Elle a pour me trahir imploré mon conseil;1489
J’ai fait (voyant son âme à moi seul asservie)1490
Parler ma propre voix contre ma propre vie:1491
Elle a reçu de moi le conseil de choisir1492
Un époux qui ne fût son pareil qu’en désir,1493
Dont l’amour fût égal à son ardeur extrême:1494
Ainsi j’ai prononcé ma sentence moi-même.1495
Son cœur s’est déclaré pour ce vil étranger:1496
Sous une loi commune hymen les va ranger;1497
Et cette même nuit il repose en sa couche,1498
Si la compassion de mon mal ne vous touche,1499
Si votre bras ne m’aide au dessein que j’ai fait1500
De rendre par sa mort mon esprit satisfait.1501
ADRASTE
Isabelle innocente! Et que seul je lui plaise!1502
Qu’as-tu dit? Quel bonheur est pareil à mon aise?1503
Ah! Ne t’oppose point au bien de nos amours,1504
Que je ruinerais en t’offrant du secours.1505
La faveur de la Reine étant si nécessaire1506
À ma pudique ardeur, je n’ose lui déplaire;1507
Mille pourront servir ton esprit irrité,1508
Ne me fais point mourir, m’ayant ressuscité.1509
En tout autre sujet use de mon épée,1510
Elle n’est pas plus tôt requise, qu’occupée.1511
Adieu, tu m’as tiré de si profonds ennuis,1512
Qu’à peine je me sens en l’état où je suis.1513
((Il s’en va))
CLÉONTE
((seul) Ô le parfait ami! L’invincible courage!1514
Mars, sans doute, vivait sous ce même visage;1515
Sa lame est de valeur, s’il en est sous les Cieux,1516
Il n’en use jamais pour la conserver mieux.1517
Mais toi, tu parais lâche, et tu dusses, Cléonte,1518
En son infâme sang avoir noyé sa honte;1519
Le véritable ami, tout intérêt soumis,1520
S’offre les yeux bandés à servir ses amis.1521
Mais que m’eût son trépas apporté d’allégeance?1522
Un plus sensible affront appelle ma vengeance.1523
Que mes meilleurs amis me manquent de secours,1524
Que je trouve leurs cœurs à ma prière sourds,1525
Ma main seule (toute autre en vain sollicitée)1526
Prouvera ce que peut une amour irritée.1527
((Il sort))
Scène IV
(ISABELLE, ADRASTE)
((La nuit))
ISABELLE
(seule à sa porte) Enfin nous approchons de cette heureuse nuit,1528
Le monde se retire, on n’entend plus de bruit;1529
Et le Soleil, suivant ses routes ordinaires,1530
Cède notre Hémisphère aux moindres luminaires.1531
Que ce bel étranger est longtemps à venir!1532
Que de tristes pensers viennent m’entretenir!1533
Aviez-vous donc, mes soins, pour ce soir réservée1534
La fleur que vous avez si longtemps conservée?1535
Ce que vingt ans entiers ont fait mûrir de fruit,1536
Sera-t-il seulement la moisson d’une nuit?1537
Mais qui n’aimerait pas ce vainqueur de mon âme?1538
Comment le peut-on voir sans être tout de flamme?1539
La Reine, se fiant sur ma fidélité,1540
Avait mal reconnu ce que peut sa beauté;1541
Se jouant de l’Amour par cette confidence,1542
Ce Dieu devait-il pas punir son imprudence?1543
Il la punit aussi, Clorimand est à moi,1544
Et ce soir même hymen nous unit sous sa loi.1545
Qu’Adraste maintenant cherche ailleurs sa fortune,1546
Son amour désormais me serait importune;1547
Il m’a par son humeur procuré cet époux,1548
Je l’aime seulement d’avoir été jaloux.1549
((Adraste arrive dans la nuit))
ADRASTE
Adraste encore heureux! Isabelle innocente!1550
Ah! Dieu de nos esprits, que ta force est puissante!1551
Adraste, va revoir cette rare beauté,1552
Et demande pardon de ta crédulité.1553
Si mon œil n’est déçu dans un endroit si sombre,1554
Je l’avise à sa porte au travers de cette ombre.1555
ISABELLE
Es-tu là, Clorimand? Est-ce toi, mon souci?1556
Que tu me fais languir!1557
ADRASTE
Dieux! Qu’entends-je ici!
Mais plutôt qu’attend-elle? Ah Cléonte, ah perfide!1558
Avais-tu pris conseil de cette âme homicide?1559
M’as-tu fait espérer pour ma confusion?1560
Mais dissimule, Adraste, et prends l’occasion.1561
ISABELLE
Est-ce pas Clorimand?1562
ADRASTE
Tu me vois, ma Déesse.
ISABELLE
Vraiment, j’allais rentrer pour punir ta paresse.1563
((Adraste entre chez Isabelle))
Scène V
(CLORIMAND, LYSIS)
((LE ROI, CLÉONIS, CLÉONTE, LA REINE))
((Clorimand et Lysis seuls))
CLORIMAND
Sur le point d’obtenir cette possession,1564
Toute chose conspire à mon intention:1565
Puisque cette visite est si favorisée,1566
Je crois que de là-haut elle est autorisée,1567
Que je trouve ce soir le Ciel officieux!1568
C’est en notre faveur qu’il a fermé les yeux,1569
Comme on les voit fermer quelquefois à la mère1570
Qui voit que son enfant redoute sa colère,1571
Et qu’il n’ose approcher d’un fruit qu’il veut avoir,1572
Tandis qu’elle est présente et qu’elle le peut voir.1573
Ah! L’agréable fruit que mon âme désire,1574
Et qu’on m’outragerait voulant me l’interdire!1575
Mais qu’ai-je à redouter si mes vœux sont reçus,1576
Si ma belle a donné l’oracle là-dessus?1577
Elle m’accusera de beaucoup de paresse,1578
Et m’en fera sans doute un peu moins de caresse;1579
Je vois qu’il est plus tard que je ne pensais pas.1580
((Le Roi et Cléonis viennent à la porte de la Reine))
Mais qui sont ceux, Lysis, qui viennent sur nos pas?1581
Cachons-nous en ce lieu.1582
LE ROI
Dieux! Que j’étais en peine
Comment je trouverais la porte de la Reine.1583
Il suffit, Cléonis; puisque nous y voici,1584
Sans m’attendre et sans bruit, retire-toi d’ici.1585
((Cléonis sort))
Heureux entre tous ceux qui vivent et vécurent,1586
Qui le sont maintenant, et qui jamais le furent!1587
Heureux Ambassadeur! heureuse affection,1588
Et plus heureux loyer de ma légation!1589
Que les Ambassadeurs chériraient leur fortune,1590
Si pareille faveur à tous était commune!1591
CLORIMAND
Lysis, c’est l’Espagnol qu’on dit depuis deux jours1592
Être ici pour Alfonse: écoutons ses discours.1593
LE ROI
Un si puissant respect à mon amour préside,1594
Que je n’ose frapper, tant mon âme est timide;1595
Mais, ne venant ici que sur son mandement,1596
Qu’en puis-je recevoir qu’un heureux traitement?1597
CLÉONTE
(avec autres l’épée à la main vient) Es-tu cet Espagnol? Que veux-tu? qui t’amène?1598
Parle. Donnons, c’est lui, ne soyons plus en peine.1599
LE ROI
(se défendant) Oui, je suis Espagnol; mais ce discours est vain,1600
Et tu le vas assez apprendre de ma main.1601
CLORIMAND
(et Lysis, l’épée nue) À moi, traîtres, à moi! c’est trop peu de courage1602
Que d’attaquer un seul avec cet avantage,1603
Quoiqu’encor le succès soit bien loin de vos vœux,1604
Et qu’étant Espagnol il en vaille bien deux.1605
((Ils se battent tous))
CLÉONTE
(fuyant) D’autres l’auront suivi, qui sont cachés dans l’ombre;1606
Amis, retirons-nous, il faut céder au nombre.1607
((Il sort avec sa suite))
CLORIMAND
(les prenant pour des voleurs) Fuyez, fuyez, voleurs, un juste châtiment:1608
Vos pareils sont adroits, mais des pieds seulement.1609
C’est où vous assurez vos âmes criminelles,1610
Toujours vos lâchetés vous attachent des ailes,1611
Ainsi pour vous punir nos courages sont vains,1612
Car vous volez des pieds ayant volé des mains.1613
Que je trouve ce soir la fortune propice!1614
Mais que j’apprenne à qui j’ai rendu cet office.1615
LE ROI
Aux noms d’Ambassadeur et d’Espagnol, jugez1616
Qui vous parle en ces lieux, et qui vous obligez;1617
Et, si vous désirez contenter mon envie,1618
Que j’apprenne, à mon tour, à qui je dois la vie.1619
CLORIMAND
Clorimand est mon nom.1620
LE ROI
Ah Dieux! qu’ai-je entendu?
Qui devait m’attaquer m’aurait-il défendu?1621
Que fait pour vos amis un si noble courage,1622
S’il est propice à ceux qui vous ont fait outrage?1623
Donnez-vous du secours à qui vous a trahi?1624
CLORIMAND
Ah Ciel! Qu’à ce discours je demeure ébahi!1625
Ô Dieux! Ô Clorimand, le plus heureux des hommes1626
De rencontrer son Prince au séjour où nous sommes!1627
Hé! Quelle occasion vous amène en ces lieux?1628
Sire, excusez ici mon désir curieux.1629
LE ROI
Combien, pour rendre hommage aux beautés de la terre,1630
De Dieux sont descendus d’où se fait le tonnerre!1631
Que ne peut pas l’Amour sur de jeunes esprits?1632
Clorimand, c’est l’auteur du conseil que j’ai pris.1633
Ne juge point, ami, ce voyage impossible,1634
Ou ne me juge pas avoir l’âme sensible;1635
Mais je suis découvert par le Dieu que je suis.1636
La Reine me connaît, elle a su qui je suis:1637
Une ardeur mutuelle enflamme sa pensée,1638
Elle offre du remède à mon âme blessée,1639
Elle veut cette nuit alléger mon souci,1640
Et c’est l’occasion qui m’a conduit ici.1641
CLORIMAND
Pareille occasion dans le palais m’amène:1642
Une Dame a promis de soulager ma peine;1643
Elle a dessus mon cœur un empire absolu:1644
Ce soir consommera notre hymen résolu.1645
LE ROI
Puissions-nous vivre heureux, et que les destinées1646
Filent à nos amours un long siècle d’années!1647
Mais tu sais le danger dont ton bras m’a tiré,1648
Par là notre entretien doit être différé.1649
Adieu; suis, Clorimand, ton amoureuse envie;1650
La Reine est à la porte.1651
((La Reine vient à la porte avec Filémon))
LA REINE
Est-ce pas toi, ma vie?
LE ROI
Je la viens recevoir de vos rares appas.1652
LA REINE
Suis Filémon là-haut, j’y monte de ce pas.1653
((Il entre. Elle continue))
Que l’Enfer désormais s’oppose à mon attente,1654
Clorimand est à moi, mon amour est contente.1655
((Elle entre))
CLORIMAND
( seul avec Lysis) Clorimand est à moi? Dieux qu’entends-je ici?1656
Ses amoureux transports la font parler ainsi:1657
Elle veut dire Alfonse, et je suis téméraire1658
Si j’ai l’opinion seulement de lui plaire.1659
Mais soit quelques voleurs, ou quelqu’amant jaloux,1660
J’entends du monde encor, Lysis, retirons-nous.1661
((Il se cache dans l’ombre avec Lysis))
Scène VI et dernière
(CLÉONTE, CLÉONARD, et autres qui les acompagnent (ISABELLE, CLORIMAND, LYSIS, ADRASTE, LA REINE, LE ROI, FILÉMON))
CLÉONTE
Hélas! Il est trop vrai qu’en cette nuit fatale1662
Il languit dans les bras de cette déloyale,1663
Que de tous mes espoirs cet ignoble étranger1664
Me laisse seulement celui de me venger.1665
Si le ressentiment de mon affront vous touche,1666
Allons assassiner ce rival en sa couche;1667
Sacrifiez, amis, les jours de Clorimand1668
Aux sensibles transports d’un furieux amant.1669
Donnons, frappons, forçons l’obstacle de ces portes,1670
Cruels, témoignez-moi des passions plus fortes,1671
Prêtez votre secours à ce cœur irrité,1672
Et ne me manquez pas en cette extrémité.1673
((Isabelle paraît à la fenêtre))
ISABELLE
Que cherchent en ces lieux ces âmes indiscrètes?1674
Vous éveillez la Reine, à ce bruit que vous faites.1675
CLÉONTE
Pût-elle reposer d’un sommeil éternel!1676
Ah, que tu connais mal cet esprit criminel!1677
La rendant au cercueil pour jamais endormie,1678
Qu’on sauverait nos jours d’une étrange infamie!1679
Ce Clorimand languit en son perfide sein:1680
Juge par ce discours quel est notre dessein.1681
ISABELLE
Laisses-tu, juste Ciel, leur offense impunie?1682
Et n’es-tu pas sensible à cette calomnie?1683
Traître, ôte Clorimand de ton esprit jaloux:1684
Pourquoi viens-tu, cruel, outrager mon époux?1685
Comment étant ici serait-il chez la Reine?1686
Mais descends, Clorimand, et les tire de peine.1687
CLORIMAND
Ah! Que tout est contraire à mes chastes faveurs!1688
Dieux! Quand finirez-vous ce dédale d’erreurs?1689
Lysis, puis-je être ici, chez elle, et chez la Reine?1690
¡Hélas! Quel Jupiter baise mon Alcumène?1691
LYSIS
Que ne vous dresse-t-on des autels, comme aux Dieux,1692
Si comme ces esprits vous êtes en tous lieux?1693
ADRASTE
(descendu avec Isabelle, dit à Cléonte) Je dois bien pardonner à votre jalousie,1694
Puisqu’un même transport trouble ma fantaisie:1695
Celui dont vous aviez assuré le repos,1696
Est devant vous, Cléonte, et vous tient ces propos;1697
C’est moi, je suis Adraste.1698
CLORIMAND
Ah! parole importune!
ADRASTE
Et qui dois mon bonheur à la seule fortune.1699
Ma Déesse attendait cet Espagnol ici,1700
J’ai pris l’occasion, mes vœux ont réussi.1701
CLORIMAND
Amant, n’on plus aimé, quelle perte fatale!1702
Quelle étrange infortune à la tienne est égale?1703
ISABELLE
Hélas! Que dois-je croire? Adraste, est-ce donc vous?1704
Quelle rage est pareille à mon juste courroux?1705
De quel effet sera ma passion suivie?1706
Dieux! Vengez cette injure, ou me privez de vie.1707
ADRASTE
Mon cœur, suis-je coupable, et dois-je être blâmé1708
Pour avoir recueilli le fruit que j’ai semé?1709
Si de son propre bien la moisson est un crime,1710
À qui donc, ma Déesse, est-elle légitime?1711
Et qui mérite mieux de vivre sous vos lois,1712
Quand la main d’un Dieu même en aurait fait le choix?1713
ISABELLE
Quelque nouvel objet qui mon âme entretienne,1714
Il le faut, mon honneur m’oblige d’être sienne:1715
Le Ciel devait le prix à sa fidélité;1716
Hélas! Que diras-tu de ma légèreté?1717
((Ils se baisent))
CLÉONTE
Enfin, nommerez-vous ma plainte une injustice?1718
Voulez-vous plus longtemps différer son supplice?1719
Et, vous étant offerts à soulager mon mal,1720
Quand rougiront vos mains du sang de mon rival?1721
CLÉONARD
À quoi nous veut, Cléonte, obliger votre haine?1722
Après tout, nous devons du respect à la Reine.1723
((La Reine sort de chez elle))
LA REINE
Perfides ennemis du repos de mes jours,1724
Combien seront les Dieux à ma prière sourds,1725
Et quand lanceront-ils en faveur de mes flammes,1726
Celles de leur courroux sur vos coupables âmes?1727
Mais pourquoi recourir à leur divinité?1728
Qu’ai-je à solliciter que mon autorité?1729
Sans de ces vains discours ennuyer leurs oreilles,1730
De quoi ne peuvent pas disposer mes pareilles?1731
Oui, Clorimand est mien, oui Clorimand est Roi,1732
Il a rangé mon cœur et Naples sous sa loi.1733
Vous n’y consentez pas, et le Ciel le désire,1734
Qui doit dessus mes vœux avoir le plus d’empire?1735
Mon sort relève-t-il de vos esprits jaloux?1736
Devais-je de vos mains recevoir un époux?1737
CLORIMAND
(caché) Lysis, qu’a-t-elle dit? Que ce discours m’étonne:1738
Je suis mari sans femme et Prince sans couronne!1739
LYSIS
(se frottant les yeux) Dieux! Que de songes vains me viennent travailler!1740
Je dors assurément, et je pense veiller.1741
CLÉONTE
Simples, nous redoutons ces menaces frivoles;1742
Nos bras sont abattus par de vaines paroles!1743
Assassinons ce traître, en son lit, en son sein;1744
Entrons, donnons, rompons; suivons notre dessein.1745
CLÉONARD
Réprimez la fureur qui votre âme possède,1746
Et vous montrez plus ferme en ce mal sans remède.1747
LA REINE
Sans plus réitérer d’inutiles devis,1748
Croyez que m’obéir est le meilleur avis;1749
Laissez par le devoir régir votre courage,1750
Chérissez Clorimand et lui rendez hommage.1751
Descends, divin objet de mes chastes désirs,1752
Enfin leur passion s’accorde à mes plaisirs,1753
Enfin, cher Clorimand, ma volonté plus forte...1754
LE ROI
(vient avec Filémon, et dit) Qui pensez-vous, Madame, appeler de la sorte?1755
Ignorez-vous mon nom? Ces armes et ces bruits1756
Vous font-ils, ma Déesse, ignorer qui je suis?1757
LA REINE
Ah! Mes vœux sont trahis! Traître, quelle imprudence1758
T’a fait sous un faux nom décevoir ma prudence?1759
LE ROI
Venu dessus l’écrit qu’apporta Filémon,1760
Je n’ai point eu dessein de vous cacher mon nom:1761
Je n’ai ni trahison, ni surprise conçue,1762
((Montrant Filémon))
Et voilà de qui j’ai votre lettre reçue.1763
FILÉMON
La mémoire, Madame, au besoin vous déçoit:1764
C’est à cet Espagnol que l’écrit s’adressoit.1765
LA REINE
Hélas! Pour quel affront le Ciel m’a-t-il fait naître?1766
Qu’on ne diffère plus, assassinez ce traître!1767
Estimais-tu si mal de ma pudique ardeur,1768
Qu’elle quittât le Roi pour son Ambassadeur?1769
((Clorimand et Lysis viennent défendre le Roi, qu’on veut tuer))
CLORIMAND
Tournez ici, cruels, vos yeux et vos épées.1770
Las! À quoi pensez-vous qu’elles soient occupées?1771
La Nature, inhumains, par un secret effroi,1772
Ne vous dit-elle point que vous tuez un Roi?1773
De quel sang votre main serait-elle tachée,1774
Dieux! Tant de Majesté peut-elle être cachée?1775
Et ne savez-vous pas qu’en ce déguisement1776
Il est venu flatter son amoureux tourment?1777
Que son âme languit pour les yeux de la Reine?1778
Cruels, pour tant d’amour lui doit-on tant de haine?1779
Je suis ce Clorimand, grande Reine, c’est moi;1780
Plus aimé, toutefois moins heureux que le Roi.1781
De vos chastes faveurs ce Prince seul est digne,1782
Mon sort est au-dessous de ce bonheur insigne.1783
Honorez sa vertu par des vœux infinis:1784
C’est de la main du Ciel que vous êtes unis.1785
LA REINE
Ah c’est trop, grand Monarque, abaisser votre gloire;1786
Et ces faux vêtements... Mais, Dieux, le dois-je croire?1787
Si mon bonheur n’est faux, et si c’est vous, grand Roi,1788
Je jure à vos désirs une immuable foi.1789
LE ROI
Pour obtenir, Madame, une faveur si grande,1790
C’est peu que de mes lois la Sicile dépende;1791
Et, pour mieux mériter l’honneur de vous servir,1792
Je veux tout l’Univers sous mon Sceptre asservir.1793
ISABELLE
Quel heur inespéré! Quelles métamorphoses!1794
Que cette obscure nuit fait voir de belles choses!1795
Pardonnez, Clorimand, à mon esprit déçu:1796
Ce que je vous donnais, Adraste l’a reçu.1797
CLORIMAND
En ces rares faveurs que le Ciel vous envoie,1798
Mon sujet ne doit point traverser votre joie:1799
Il est vrai que mon cœur idolâtrait vos yeux,1800
Mais je n’ai pas dessein de résister aux Cieux.1801
LA REINE
Isabelle, est-ce vous?1802
ISABELLE
Vous m’entendez, Madame:
Adraste me possède, il a surpris mon âme;1803
Autorisez l’hymen qui doit joindre nos jours.1804
LA REINE
Oui, je suis indulgente à vos jeunes amours;1805
Et, pour combler enfin nos voluptés divines,1806
Je vous promets, Cléonte, une de mes cousines.1807
Vous savez qu’Héliante a des traits assez doux;1808
C’est d’elle désormais qu’il faut être jaloux.1809
CLÉONTE
(répond froidement) Madame, puisqu’ainsi la fortune en dispose,1810
Sur ses aveugles soins mon espoir se repose.1811
LE ROI
(parlant à Clorimand) Il reste de trouver une chaste beauté1812
À qui m’a conservé le bien de la clarté.1813
Reconnais, Clorimand, à quel point je t’honore:1814
Ma sœur te plut jadis, te plaira-t-elle encore?1815
CLORIMAND
À ce divin objet que vous avez nommé,1816
Mes derniers feux sont morts, mon premier rallumé.1817
Faisant cette beauté maîtresse de ma vie,1818
Je verrai mes plaisirs égaler mon envie.1819
LA REINE
Puisqu’enfin tous nos maux se sont évanouis,1820
Que l’amour nous promet des plaisirs inouïs,1821
Retournons en nos lits attendre la journée1822
Qui doit serrer les nœuds de ce triple hyménée,1823
Où tout sera permis à nos intentions,1824
Et qui consommera nos chastes passions.1825