Jean Racine
Athalie
Jean Racine, Athalie, tragédie tirée de l'Écriture sainte , Paul Longueville (ed.), Paris, J. Delalain, 1843.
Joan Oleza Simó
(Investigador principal)
Corbellini, Natalia
(Editor digital)
Français · 1815 versos
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Tout le monde sait que le royaume de Juda était composé des deux tribus de Juda et de Benjamin, et que les dix autres tribus qui se révoltèrent contre Roboam composaient le royaume d'Israël. Comme les rois de Juda étaient de la maison de David, et qu'ils avaient dans leur partage la ville et le temple de Jérusalem, tout ce qu'il y avait de prêtres et de lévites se retirèrent auprès d'eux, et leur demeurèrent toujours attachés: car, depuis que le temple de Salomon fut bâti, il n'était plus permis de sacrifier ailleurs, et tous ces autres autels qu'on élevait à Dieu sur des montagnes, appelées par celte raison dans l'Ecriture les hauts lieux, ne lui étaient point agréables. Ainsi le culte légitime ne subsistait plus que dans Juda. Les dix tribus, excepté un très-petit nombre de personnes, étaient ou idolâtres ou schismatiques. Au reste, ces prêtres et ces lévites faisaient euxmêmes une tribu fort nombreuse. Ils furent partagés en diverses classes, pour servir tour à tour dans le temple, d'un jour de sabbat à l'autre. Les prêtres étaient de la famille d'Aaron; et il n'y avait que ceux de cette famille lesquels pussentj exercer, la sacrificature. Les lévites leur étaient subordonnés, et avaient soin, entre autres choses, du chant, de la préparation des victimes, et de la garde du temple. Ce nom de lévite ne laisse pas d'être donné quelquefois indifféremment à tous ceux de la tribu. Ceux qui étaient en semaine avaient, ainsi que le grand prêtre, leur logement dans les portiques ou galeries dont le temple était environné, et qui faisaient partie du temple même. Tout l'édifice s'appelait en général le lieu saint; mais ou appelait plus particulièrement de ce nom cette partie du temple intérieur où étaient le chandelier d'or, l'auteldes parfums, et les tables des pains de proposition; et cette partie était encore distinguée du Saint des saints, où était l'arche, et où le grand prêtre seul avait droit d'entrer une fois l'aimée. C'était une tradition assez constante, que la montagne sur laquelle le temple fut bâti était la même montagne où Abraham avait autrefois offert en sacrifice son fils Isaac. J'ai cru devoir expliquer ici ces particularités, afin que ceux à qui l'histoire de l'ancien Testament ne sera pas assez présente n'en soient point arrêtés en lisant cette tragédie. Elle a pour sujet Joas reconnu et mis sur le trône: et j'aurais dû, dans les règles, l'intituler Joas; mais la plupart du monde n'en ayant entendu parler que sous le nom d'Athalie, je n'ai pas jugé à propos de la leur présenter sous un autre litre, puisque d'ailleurs Athalie y joue un personnage si considérable, et que c'est sa mort qui termine la pièce. Voici une partie dès principaux événements qui devancèrent cette grande action: Joram, roi de Juda, fils dé Josaphat, et le septième roi de la race de David, épousa Athalie, fille d'Achab et de Jézabel, qui régnaient en Israël, fameux l'un et l'autre, mais principalement Jézabel, par leurs sanglantes persécutions contre les prophètes. Alhalie, non moins impie que sa mère, entraîna bientôt le roi son mari dans l'idolâtrie, et fit même construire dans Jérusalem un temple à Baal, qui était le dieu du pays de Tyr et de Sidon, où Jézabel avait pris naissance. Joram, après avoir vu périr, par les mains des Arabes et des Philistins, tous les princes ses enfants, à la réserve d'Ochôziàs, mourut lui-même misérablement d'une longue maladie qui lui consuma les entrailles. Sa mort funeste n'empêcha pas Ochozias d'imiter son impiété et celle d'Alhalie sa mère. Mais ce prince, après avoir régné seulement un an, étant allé rendre visite au roi d'Israël, frère d'Athalie, fut enveloppé dans la ruine de la maison d'Achab, et tué par l'ordre de Jéhu, que Dieu avait fait sacrer par ses prophètes pour régner sur Israël, et pour être le ministre de ses vengeances. Jéhu extermina toute la postérité d'Achab, et fit jeter par les fenêtres Jézabel, qui, selon la prédiction d'Elie, fut mangée des chiens dans la vigne de ce même Naboth qu'elle avait fait mourir autrefois pour s'emparer de son héritage. Athalie, ayant appris à Jérusalem tous ces massacres, entreprit de son côté d'éteindre entièrement la race royale de David , en faisant mourir tous les enfants d'Ochozias, ses petit-fils. Mais heureusement Josabeth; soeur d'Ochoziâs, et fille de Joram, mais d'une autre mère qu'Athalie, étant arrivée lorsqu'on égorgeait les princes ses neveux, elle trouva moyen de dérober du milieu des morts le petit Joas encore à la mamelle, et le confia avec sa nourrice au grand prêtre son mari, qui les cacha tous deux dans le temple, où l'enfant fut élevé secrètement jusqu'au jour qu'il fut proclamé roi de Juda. L'Histoire des Rois dit que ce fut la septième année d'après. Mais le texte grec des Paralipomènes, que Sévère Sulpice a suivi, dit que ce fut la huitième. C'est ce qui m'a autorisé à donner à ce prince neuf à dix ans, pour le mettre déjà en état de répondre aux questions qu'on lui fait. Je crois ne lui avoir rien fait dire qui soit audessus de la portée d'un enfant de cet âge qui a de l'esprit et de la mémoire. Mais, quand j'aurais été un peu au delà, il faut considérer que c'est ici un enfant tout extraordinaire, élevé dans le temple par un grand prêtre, qui, le regardant comme l'unique espérance de sa nation, l'avait instruit de bonne heure dans tous les devoirs de la religion et de la royauté. Il n'en était pas de même des enfants dés Juifs, que de la plupart des nôtres: on leur apprenait les saintes lettres, non-seulement dès qu'ils avaient atteint l'usage de la raison, mais, pour me servir de l'expression de saint Paul, dès la mamelle. Chaque Juif était obligé d'écrire une fois en sa vie, de sa propre main , le volume de la loi tout entier. Les rois étaient même obligés de l'écrire deux fois, et il leur était enjoint de l'avoir continuellement devant les yeux. Je puis dire ici que la France voit en la personne d'un prince de huit ans et demi qui fait aujourd'hui ses plus chères délices, un exemple illustre de ce que peut dans un enfant un heureux naturel aidé d'une excellente éducation; et que, si j'avais donné au petit Joas la même vivacité et le même discernement qui brillent dans les reparties de ce jeune prince, on m'aurait accusé avec raison d'avoir péché contre les règles de la vraisemblance. L'âge de Zacharie, fils du grand prêtre, n'étant point marqué, on peut lui supposer, si l'on veut, deux ou trois ans déplus qu'à Joas. J'ai suivi l'explication de plusieurs commentateurs fort habiles, qui prouvent, par le texte même de l'Ecriture, que tous ces soldats à qui Joïada, ou Joad, comme il est appelé dans Josèphe, fit prendre les armes consacrées à Dieu par David , étaient autant de prêtres et de lévites, aussi bien que les cinq centeniers qui les commandaient. En effet, disent ces interprètes, tout devait être saint dans une si sainte action, et aucun profane n'y devait être employé. Il s'y agissait non-seulement de,conserver le sceptre dans la maison de David, mais encore de conserver à ce grand roi celle suite de descendants dont devait naître le Messie: «Car ce Messie, tant de fois promis comme fils d'Abraham, devait aussi être le fils de David et de tous les rois de Juda.» De là vient que l'illustre et savant prélat ' de qui j'ai emprunté ces paroles appelle Joas te précieux reste de la maison de David. Josèphe en parle dans les mêmes termes; et l'Ecriture dit expressément que Dieu n'extermina pas toute la famille de Joram, voulant conserver à David la lampe qu'il lui avait promise. Or cette lampe, qu'était-ce autre chose que la lumière qui devait être un jour révélée aux nations? L'histoire ne spécifie point le jour où Joas fut proclamé. Quelques interprètes veulent que ce fût un jour de fêle. J'ai choisi celle de la Pentecôte, qui était l'une des trois grandes fêtes des Juifs. On y célébrait la mémoire de la publication de la loi sur le mont de Sinaï, et on y offrait aussi à Dieu les premiers pains de la nouvelle moisson: ce qui faisait qu'on la nommait encore la fête des prémices. J'ai songé que ces circonstances me fourniraient quelque variété pour les chants du choeur. Ce choeur est composé de jeunes filles de la tribu de Lévi, et je mets à leur tête une fille que je donne pour soeur à Zacharie. C'est elle qui introduit le chœur chez sa mère. Elle chante aveclui, porte la parole pour lui, et fait enfin les fonctions de ce personnage des anciens choeurs qu'on appelait le coryphée. J'ai aussi essayé d'imiter des anciens cette continuité d'action qui fait que leur théâtre ne demeure jamais vide, les intervalles des actes n'étant marqués que par des hymnes, et par des moralités du choeur, qui ont rapport à ce qui se passe. On me trouvera peut-être un peu hardi d'avoir osé mettre sur la scène un prophète inspiré de Dieu, et qui prédit l'avenir. Mais j'ai eu là précaution de ne mettre, dans sa bouche que des expressions tirées des prophètes mêmesi. Quoique l'Ecriture ne dise pas en termes exprès qùe Joïada ait eu l'esprit de prophétie, comme elle le dit de son fils, elle le représente comme un homme tout plein de l'esprit de Dieu. Et d'ailleurs ne paraît-il pas, par l'Evangile, qu'il a pu prophétiser en qualité de souverain pontife? Je suppose donc qu'il voit en esprit le funeste changement de Joas, qui, après trente-années d'un règne fort pieux; s'abandonna aux mauvais, conseils, des flatteurs, et se souilla du meurtre de Zacharie, fils et successeur de ce grand prêtre. Ce meurtre, commis dans le temple, fut une des principales causes de la colère de Dieu contre les Juifs, et de tous les malheurs qui leur arrivèrent dans la suite. On prétend même que depuis ce jour-là les réponses de Dieu cessèrent entièrement dans le sanctuaire. C'est ce qui m'a donné lieu de faire prédire de suite à Joad et la destruction du temple et la ruine de Jérusalem. Mais, comme les prophètes joignent d'ordinaire les consolations aux menaces, et que d'ailleurs il s'agit de mettre sur le trône un des ancêtres du Messie, j'ai pris occasion de faire entrevoir la venue de ce consolateur, après lequel tous les anciens justes soupiraient. Cette scène, qui est une espèce d'épisode, amène trèsnaturellement la musique, par la coutume qu'avaient plusieurs prophètes d'entrer dans leurs saints transports au son des instruments: témoin cette troupe de prophètes qui vinrent au-devant de Saùl avec des harpes et des lyres qu'on portait devant eux; et témoin Elisée lui-même, qui, étant consulté sur l'avenir par le roi de Juda et par le roi d'Israël, dit, comme fait ici Joad: Adducite mihi psaltem. Ajoutez à cela que cette prophétie sert beaucoup à augmenter le trouble dans la pièce, par la consternation et tes différents mouvements où elle jette le choeur et les principaux acteurs.
PERSONNAGES
JOAS
roi de Juda, fils d'Ochozias
ATHALIE
veuve de Joram, aïeule de Joas
JOAD
autrement Joïada, grand-prêtre
JOSABETH
tante de Joas, femme du grand prêtre
ZACHARIE
fils de Joad et de Josabeth
SALOMITH
soeur de Zacharie
ABNER
l'un des principaux officiers des rois de Juda
MATHAN
prêtre apostat, sacrificateur de Baal
NABAL
confident de Mathan
AGAR
femme de la suite d'Alhalie
AZARIAS
ISMAËL
LES TROIS AUTRES CHEFS DES PRÊTRES ET DES LÉVITES
LA NOURRICE DE JOAS
SUITE D'ATHALIE
TROUPE DE PRÊTRES ET DE LÉVITES
LE CHŒUR
chœur de jeunes filles de la tribu de Lévi
TOUTES TROIS
ACTE PREMIER
SCENE I
(
La scène est dans le temple de Jérusalem, dans un vestibule de l'appartement du grand prêtre
)
(
JOAD, ABNER
)
ABNER
Oui, je viens dans son temple adorer l'Eternel;
1
Je viens, selon l'usage antique et solennel,
2
Célébrer avec vous la fameuse journée
3
Où sur le mont Sina la loi nous fut donnée.
4
Que les temps sont changés! Sitôt que de ce jour
5
La trompette sacrée annonçait le retour,
6
Du temple, orné partout de festons magnifiques,
7
Le peuple saint en foule inondait les portiques;
8
Et tous, devant l'autel avec ordre introduits, fruits,
9
De leurs champs dans leurs mains portant les nouveaux
10
Au Dieu de l'univers consacraient ces prémices:
11
Les prêtres ne pouvaient suffire aux sacrifices.
12
L'audace d'une femme, arrêtant ce concours,
13
En des jours ténébreux a changé ces beaux jours.
14
D'adorateurs zélés à peine un petit nombre
15
Ose des premiers temps nous retracer quelque ombre:
16
Le reste pour son Dieu montre un oubli fatal;
17
Ou même, s'empressant aux autels de Baal,
18
Se fait initier à ses honteux mystères,
19
Et blasphème le nom qu'ont invoqué leurs pères.
20
Je tremble qu'Athalie, à ne vous rien cacher,
21
Vous-même de l'autel vous faisant arracher,
22
N'achève enfin sur vous ses vengeances funestes,
23
Et d'un respect forcé ne dépouille les restes.
24
JOAD
D'où vous vient aujourd'hui ce noir pressentiment?
25
ABNER
Pensez-vous être saint et juste impunément?
26
Dès longtemps elle hait cette fermeté rare
27
Qui rehausse en Joad l'éclat delà tiare;
28
Dès longtemps votre amour pour la religion
29
Est traité de révolte et de sédition.
30
Du mérite éclatant cette reine jalouse
31
Hait surtout Josabeth, votre fidèle épouse.
32
Si du grand prêtre Aaron Joad est successeur,
33
De notre dernier roi Josabeth est la soeur.
34
Mathan, d'ailleurs, Mathan, ce prêtre sacrilège,
35
Plus méchant qu' Athalie, à toute heure l'assiège;
36
Mathan, de nos autels infâme déserteur,
37
Et de toute vertu zélé persécuteur.
38
C'est peu que, le front ceint d'une mitre étrangère,
39
Ce lévite à Baal prête son ministère;
40
Ce temple l'importune, et son impiété
41
Voudrait anéantir le Dieu qu'il a quitté.
42
Pour vous perdre il n'est point de ressorts qu'il n'in vente;
43
Quelquefois il vous plaint, souvent même il vous vante;
44
Il affecte pour vous une fausse douceur;
45
Et, par là, de son fiel colorant la noirceur,
46
Tantôt à cette reine il vous peint redoutable,
47
Tantôt, voyant pour l'or sa soif insatiable,
48
Il lui feint qu'en un lieu que vous seul connaissez,
49
Vous cachez des trésors par David amassés.
50
Enfin, depuis deux jours, la superbe Athalie
51
Dans un sombre chagrin paraît ensevelie.
52
Je l'observais hier, et je voyais ses yeux
53
Lancer sur le lieu saint des regards furieux:
54
Comme si, dans le fond-de ce vaste édifice,
55
Dieu cachait un vengeur armé pour son supplice.
56
Croyez-moi, plus j'y pense, et moins je puis douter
57
Que sur vous son courroux ne soit près d'éclater;
58
Et que de Jézabel la fille sanguinaire
59
Ne vienne attaquer Dieu jusqu'en son sanctuaire.
60
JOAD
Celui qui met un frein à la fureur des flots
61
Sait aussi des méchants arrêter les complots.
62
Soumis avec respect à sa volonté sainte,
63
Je crains Dieu, cher Abner, et n'ai point d'autre crainte
64
Cependant je rends grâce au zèle officieux
65
Qui sur tous mes périls vous fait ouvrir les yeux.
66
Je vois que l'injustice en secret vous irrite,
67
Que vous avez encor le coeur israélite.
68
Le ciel en soit béni! Mais ce secret courroux,
69
Celte oisive vertu, vous en contentez-vous?
70
La foi qui n'agit point, est-ce une foi sincère?
71
Huit ans déjà passés, une impie étrangère
72
Du sceptre de David usurpe tous les droits,
73
Se baigne impunément dans le sang de nos rois,
74
Des enfants de son fils détestable homicide,
75
Et même contre Dieu lève son bras perfide;
76
Et vous, l'un dés soutiens de ce tremblant état,
77
Vous, nourri dans tes camps du saint roi Josaphat,
78
Qui sous son fils Joram commandiez nos armées,
79
Qui rassurâtes seul nos villes alarmées,
80
Lorsque d'Ochozias le trépas imprévu
81
Dispersa tout son camp à l'aspect de Jéhu;
82
«Je crains Dieu, dites-vous; sa vérité me touche!»
83
Voici comme ce Dieu vous répond par ma bouche:
84
«Du zèle de ma loi que sert de vous parer?
85
«Par de stériles voeux pensez-vous m'honorer?
86
«Quel fruit me revient-il de tous vos sacrifices?
87
«Ai-je besoin du sang des boues et des génisses?
88
«Le sang de vos rois crie, et n'est point écouté.
89
«Rompez, rompez tout pacte avec l'impiété;
90
«Du milieu de mon peuplé exterminez les crimes;
91
«Et vous viendrez alors m'immoler vos victimes.»
92
ABNER
Hé! que puis-je au milieu de ce peuple abattu?
93
Benjamin est sans force, et Juda sans vertu:
94
Le jour qui de leurs rois vit éteindre la race
95
Eteignit tout te feu de leur antique audace.
96
Dieu même, disent-ils, s'est retiré de nous:
97
De l'honneur des Hébreux autrefois si jaloux,
98
Il voit sans intérêt leur grandeur, terrassée;
99
Et sa miséricorde à latin s'est lassée:
100
On ne voit plus pour nous ses redoutables mains
101
De merveilles sans nombre effrayer les humains;
102
L'arche sainte est muette, et ne rend plus d'oracles
103
JOAD
Et quel temps fut jamais si fertile en miracles?
104
Quand Dieu par plus d'effets montra-t-il son pouvoir?
105
Auras-tu donc toujours des yeux pour ne point voir ,
106
Peuple ingrat? Quoi! toujours les plus grandes mer veilles,
107
Sans ébranler ton coeur frapperont tes oreilles?
108
Faut-il, Abner, faut-i! vous rappeler te cours
109
Des prodiges fameux accomplis en nos jours,
110
Des tyrans d'Israël les célèbres disgrâces,
111
Et Dieu trouvé fidèle en toutes ses menaces;
112
L'impie Achab détruit, et de son sang trempé
113
Le champ que par le meurtre il avait usurpé;
114
Près de ce champ fatal Jézabel immolée,
115
Sous les pieds des Chevaux cette reine foulée,
116
Dans son sang inhumain les chiens désaltérés,
117
Et de son corps hideux les membres déchirés;
118
Des prophètes menteurs la troupe confondue,
119
Et la flamme du ciel sur l'autel descendue;
120
Elie aux éléments parlant en souverain,
121
Les cieux par lui fermés et devenus d'airain,
122
Et la terre trois ans sans pluie et sans rosée,
123
Les morts se ranimant à la voix d'Elisée?
124
Reconnaissez, Abner, à ces traits éclatants,
125
Un Dieu tel aujourd'hui qu'il fut dans tous les temps:
126
Il sait, quand il lui plaît, faire éclater sa gloire;
127
Et son peuple est toujours présent à sa mémoire.
128
ABNER
Mais où sont ces honneurs à David tant promis,
129
Et prédits même encore a Salomon son fils?
130
Hélas! nous espérions que de leur race heureuse
131
Devait sortir de rois une suite nombreuse;
132
Que sur toute tribu, sur toute nation,
133
L'un d'eux établirait sa domination,
134
Ferait cesser partout la discorde et la guerre,
135
Et verrait à ses pieds tous les rois de la terre.
136
JOAD
Aux promesses du ciel pourquoi renoncez-vous?
137
ABNER
Ce roi fils de David, où le chercherons-nous?
138
Le ciel même peut-il réparer tes ruines
139
De cet arbre séché jusque dans ses racines?
140
Athalie étouffa l'enfant même au berceau.
141
Les morts, après huit ans, sortent-ils du tombeau?
142
Ah! si dans sa fureur elle s'était trompée;
143
Si du sang de nos rois quelque goutte échappée…
144
JOAD
Hé bien! que feriez-vous?
145
ABNER
O jour heureux pour moi!
De quelle ardeur j'irais reconnaître mon roi!
146
Doutez-vous qu'à ses pieds nos tribus empressées…
147
Mais pourquoi me flatter de ces vaines pensées?
148
Déplorable héritier de ces rois triomphants,
149
Ochozias restait seul avec ses enfants;
150
Par les traits de Jéhu je vis percer le père:
151
Vous avez vu les fils massacrés par la mère.
152
JOAD
Je ne m'explique point; mais quand l'astre du jour
153
Aura sur l'horizon fait le Tiers de son tour,
154
Lorsque la troisième heure aux prières rappelle,
155
Retrouvez-vous au temple avec ce même zèle.
156
Dieu pourra vous montrer par d'importants bienfaits
157
Que sa parole est stable et ne trompe jamais.
158
Allez: pour ce grand jour il faut que je m'apprête,
159
Et du temple déjà l'aube blanchit le faîte.
160
ABNER
Quel sera ce bienfait que je ne comprends pas?
161
L'illustre Josabeth porte vers vous ses pas:
162
Je sors, et vais me joindre à la troupe fidèle
163
Qu'attire de ce jour la pompe solennelle.
164
SCÈNE II
(
JOAD,JOSABETH
)
JOAD
Les temps sont accomplis, princesse: il faut parler,
165
Et votre heureux larcin ne se peut plus celer.
166
Des ennemis de Dieu la coupable insolence,
167
Abusant contre lui de ce profond silence;
168
Accusé trop longtemps ses promesses d'erreur.
169
Que dis-je? Le succès animant leur fureur,
170
Jusque sur notre autel votre injuste marâtre
171
Veut offrir à Baal un encens idolâtre.
172
Montrons ce jeune roi que vos mains ont sauvé,
173
Sous l'aile du Seigneur dans le temple élevé.
174
De nos princes hébreux il aura le courage,
175
Et déjà son esprit a devancé son âge.
176
Avant que son destin s'explique par ma voix,
177
Je vais l'offrir au Dieu par qui règnent les rois:
178
Aussitôt, assemblant nos lévites, nos prêtres,
179
Je leur déclarerai l'héritier de leurs maîtres.
180
JOSABETH
Sait-il déjà son nom et son noble destin?
181
JOAD
Il ne répond encor qu'au nom d'Eliacin,
182
Et se croit quelque enfant rejeté par sa mère,
183
A qui j'ai par pitié daigné servir de père.
184
JOSABETH
Hélas! de quel péril je Pavais su tirer!
185
Dans quel péril encore il est près de rentrer!
186
JOAD
Quoi! déjà votre foi s'affaiblit et s'étonne?
187
JOSABETH
A vos sages conseils, seigneur, je m'abandonne.
188
Du jour que j'arrachai cet enfant à la mort,
189
Je remis en vos mains tout te soin de son sort;
190
Même, de mon amour craignant la violence,
191
Autant que je le puis j'évite sa présence,
192
De peur qu'en le voyant quelque trouble indiscret
193
Ne fasse avec mes pleurs échapper mon secret.
194
Surtout j'ai cru devoir aux larmes, aux prières,
195
Consacrer ces trois jours et ces trois nuits entières.
196
Cependant aujourd'hui puis-je vous demander
197
Quels amis vous avez prêts à vous seconder?
198
Abner, le brave Abner viendra-t-il nous défendre?
199
A-t-il près de son roi fait serment de se rendre?
200
JOAD
Abner, quoiqu'on se put assurer sur sa foi,
201
Ne sait pas même encor si nous avons un roi.
202
JOSABETH
Mais à qui de Joas confiez-vous la garde?
203
Est-ce Obed, est-ce Ammon que cet honneur regarde?
204
De mon pèresur eux les bienfaits répandus…
205
JOAD
A l'injuste Athalie ils se sont tous vendus.
206
JOSABETH
Qui donc opposez-vous contré ses satellites?
207
JOAD
Ne vous l'ai-je pas dit? Nos prêtres, nos lévites.
208
JOSABETH
Je sais que, près de vous en secret assemblé,
209
Par vos soins prévoyants leur nombre est redoublé;
210
Que, pleins d'amour pour vous, d'horreur pour Athalie,
211
Un serment solennel par avance les lie
212
A ce fils de David qu'on leur doit révéler.
213
Mais, quelque noble ardeur dont ils puissent brûler,
214
Peuvent-ils de leur roi venger seuls la querelle?
215
Pour un si grand ouvrage est-ce assez de leur zèle?
216
Doutez-vous qu’ Athalie, au premier bruit semé
217
Qu'un fils d'Ochozias est ici renfermé,
218
De ses fiers étrangers assemblant les cohortes,
219
N'environne le temple et n'en brise les portes?
220
Suffira-t-il contre eux de vos ministres saints,
221
Qui, levant au Seigneur leurs innocentes mains,
222
Ne savent que gémir et prier pour nos crimes,
223
Et n'ont jamais versé que le sang des victimes?
224
Peut-être dans leurs bras, Joas percé de coups…
225
JOAD
Et comptez-vous pour rien Dieu qui combat pour nous;
226
Dieu, qui de l'orphelin protège l'innocence,
227
Et fait dans la faiblesse éclater sa puissance;
228
Dieu, qui hait les tyrans, et qui dans Jézraël
229
Jura d'exterminer Achab et Jézabel;
230
Dieu, qui, frappant Joram, le mari de leur fille,
231
A jusque sur son fils poursuivi leur famille;
232
Dieu, dont le bras vengeur, pour un temps suspendu,
233
Sur cette race impie est toujours étendu?
234
JOSABETH
Et c'est sur tous ces rois sa justice sévère
235
Que je crains pour le fils de mon malheureux frère.
236
Qui sait si cet enfant, par leur crime entraîné,
237
Avec eux en naissant ne fut pas condamné?
238
Si Dieu, le séparant d'une odieuse race,
239
En faveur de David voudra lui faire grâce?
240
Hélas! l'état horrible où le ciel me l'offrit
241
Revient à tout moment effrayer mon esprit.
242
De princes égorgés la chambre était remplie,
243
Un poignard à la main l'implacable Athalie
244
Au carnage animait ses barbares soldats,
245
Et poursuivait le cours de ses assassinats.
246
Joas, laissé pour mort, frappa soudain ma vue;
247
Je me figure encor sa nourrice éperdue
248
Qui devant les bourreaux s'était jetée en vain,
249
Et, faible, le tenait renversé sur son sein.
250
Je le pris tout sanglant. En baignant son visage,
251
Mes pleurs du sentiment lui rendirent l'usage;
252
Et, soit frayeur encore, ou pour me caresser,
253
De ses bras innocents je me sentis presser.
254
Grand Dieu! que mon amour ne lui soit point funeste!
255
Du fidèle David c'est le précieux reste:
256
Nourri dans ta maison, en l'amour de ta loi,
257
Il ne connaît encor d'autre père que toi.
258
Sur te point d'attaquer une reine homicide,
259
A l'aspect du péril si ma foi s'intimide,
260
Si la chair et le sang, se troublant aujourd'hui,
261
Ont trop de part aux pleurs que je répands pour lui,
262
Conserve l'héritier de les saintes promesses,
263
Et ne punis que moi de toutes mes faiblesses!
264
JOAD
Vos larmes, Josabeth, n'ont rien de criminel,
265
Mais Dieu veut qu'on espère en son soin paternel.
266
Il ne recherche point, aveugle en sa colère,
267
Sur le fils qui te craint l'impiété du père.
268
Tout ce qui reste encor de fidèles Hébreux
269
Lui viendront aujourd'hui renouveler leurs voeux:
270
Autant que de David la race est respectée,
271
Autant de Jézabel la fille est détestée.
272
Joas les touchera par sa noble pudeur
273
Où semble de son sang reluire la splendeur;
274
Et Dieu, par sa voix même appuyant notre exemple,
275
De plus près à leur coeur parlera dans son temple.
276
Deux infidèles rois tour à tour l'ont bravé:
277
Il faut que sur le trône un roi soit élevé,
278
Qui se souvienne un jour qu'au rang de ses ancêtres
279
Dieu l'a fait remonter par la main de ses prêtres,
280
L'a tiré par leurs mains de l'oubli du tombeau,
281
Et de David éteint rallumé le flambeau
282
Grand Dieu! si lu prévois qu'indigne de sa race,
283
Il doive de David abandonner la trace,
284
Qu'il soit comme le fruit en naissant arraché,
285
Ou qu'un souffle ennemi dans sa fleur a séché!
286
Mais si ce même enfant, à tes ordres docile,
287
Doit être à tes desseins un instrument utile,
288
Fais qu'au juste héritier le sceptre soit remis;
289
Livre en mes faibles mains ses puissants ennemis;
290
Confonds dans ses conseils une reine cruelle:
291
Daigne, daigne, mon Dieu, sur Mathan et sur elle
292
Répandre cet esprit d'imprudence et d'erreur,
293
De la chute des rois funeste avant-coureur.
294
L'heure me presse: adieu. Des plus saintes familles
295
Votre fils et sa soeur vous amènent les filles.
296
SCÈNE III
(
JOSABETH, ZACHARIE, SALOMITH, LE CHOEUR
)
JOSABET
Chef Zacharie, allez, ne vous arrêtez pas;
297
De votre auguste père accompagnez les pas.
298
O filles dé Lévi, troupe jeune et fidèle,
299
Que déjà le Seigneur embrase de son zèle,
300
Qui venez si souvent partager mes soupirs,
301
Enfants, ma seule joie en mes longs déplaisirs,
302
Ces festons dans vos mains, et Ces fleurs sur vos têtes,
303
Autrefois convenaient à nos pompeuses fêtes;
304
Mais, hélas! en ce temps d'opprobre et de douleurs,
305
Quelle offrande sied mieux que celle de nos pleurs!
306
J'entends déjà, j'entends la trompette sacrée,
307
Et du temple bientôt on permettra l'entrée.
308
Tandis que je me vais préparer à marcher,
309
Chantez, louez le Dieu que vous venez chercher.
310
SCÈNE IV
(
Tout le choeur chante.
)
LE CHOEUR
Tout l'univers est plein de sa magnificence:
311
Qu'on l'adore ce Dieu, qu'on l'invoque à jamais!
312
Son empire a des temps précédé la naissance:
313
Chantons publions ses bienfaits.
314
UNE VOIX
(seule) En vain l'injuste violence
315
Au peuple qui le loue imposerait silence:
316
Son nom ne périra jamais.
317
Le jour annonce au jour sa gloire et sa puissance;
318
Tout l'univers est plein de sa magnificence:
319
Chantons, publions ses bienfaits.
320
(
Tout le choeur répèle
)
LE CHOEUR
Tout l'univers est plein de sa magnificence:
321
Chantons, publions ses bienfaits.
322
UNE VOIX
(seule) Il donne aux fleurs leur aimable peinture;
323
Il fait naître et mûrir les fruits:
324
Il leur dispense avec mesure
325
Et la chaleur des jours et la fraîcheur des nuits;
326
Le champ qui les reçut les rend avec usure
327
UNE AUTRE
Il commande au soleil d'animer la nature,
328
Et la lumière est un don de ses mains;
329
Mais sa loi sainte, sa loi pure
330
Est le plus riche don qu'il ait fait aux humains.
331
UNE AUTRE
O mont de Sinaï, conserve la mémoire
332
De ce jour à jamais auguste et renommé,
333
Quand, sur ton sommet enflammé,
334
Dans un nuage épais le Seigneur enfermé
335
Fit luire aux yeux mortels un rayon de sa gloire.
336
Dis-nous pourquoi ces feux et ces éclairs,
337
Ces torrents de fumée, et ce bruit dans tes airs,
338
Ces trompettes et ce tonnerre:
339
Venait-il renverser l'ordre des éléments?
340
Sur ses antiques fondements
341
Venait-il ébranler la terre?
342
UNE AUTRE
Il venait révéler aux enfants des Hébreux
343
De ses préceptes saints la lumière immortelle;
344
Il venait à ce peuple heureux
345
Ordonner de l'aimer d'une amour éternelle.
346
(
Tout le choeur
)
LE CHOEUR
O divine, ô charmante loi!
347
O justice, ô bonté suprême!
348
Que de raisons, quelle douceur extrême
349
D'engager à ce Dieu son amour et sa foi!
350
UNE VOIX
(seule) D'un joug cruel il sauva nos aïeux,
351
Les nourrit au désert d'un pain délicieux;
352
Il nous donne ses lois, il se donne lui-même:
353
Pour tant de biens, il commande qu'on l'aime.
354
LE CHOEUR
O justice, ô bonté suprême!
355
UNE VOIX
(la même voix) Des mers pour eux il entr' ouvrit les eaux;
356
D'un aride rocher fit sortir des ruisseaux;
357
Il nous donne ses lois, il se donne lui-même:
358
Pour tant de biens, il commande qu'on l'aime.
359
LE CHOEUR
O divine, ô charmante loi!
360
Que de raisons, quelle douceur extrême
361
D'engager à ce Dieu son amour et sa foi!
362
UNE AUTRE VOIX
(seule) Vous qu i ne connaissez qu'une crainte servile,
363
Ingrats, un Dieu si bon ne peut-il vous charmer?
364
Est-il donc à vos coeurs, est-il si difficile
365
Et si pénible de l'aimer?
366
L'esclave craint le tyran qui l'outrage;
367
Mais des enfants l'amour est le partage:
368
Vous voùlez que ce Dieu vous comble de bienfaits,
369
Et ne l'aimer jamais!
370
LE CHOEUR
(Tout) O divine, ô charmante loi!
371
O justice, ô bonté suprême!
372
Que de raisons, quelle douceur extrême
373
D'engager à ce Dieu son amour et sa foi!
374
ACTE DEUXIÈME
SCÈNE I
(
JOSABETH, SALOMITH, LE CHOEUR.
)
JOSABETH
Mes filles, c'est assez; suspendez vos cantiques:
375
Il est temps de nous joindre aux prières publiques.
376
Voici notre heure: allons célébrer ce grand jour,
377
Et devant le Seigneur paraître à notre tour.
378
SCÈNE II.
(
JOSABETH, ZACHARIE, SALOMITH, LE CHOEUR.
)
JOSABETH
Mais que vois-je! Mon fils, quel sujet vous ramène?
379
Où courez-vous ainsi tout pâle et hors d'haleine?
380
ZACHARIE
O ma mère!
381
JOSABETH
Eh bien! quoi?
ZACHARIE
Le temple est profané!
JOSABETH
Comment?
382
ZACHARIE
Et du Seigneur l'autel abandonné.
JOSABETH
Je tremble. Hâtez-vous d'éclaircir votre mère.
383
ZACHARIE
Déjà, selon la loi, le grand prêtre mon père,
384
Après avoir au Dieu qui nourrit les humains
385
De la moisson nouvelle offert les premiers pains,
386
Lui présentait encore entré ses mains sanglantes
387
Des victimes de paix les entrailles fumantes;
388
Debout à ses côtés le jeune Eliacin
389
Comme moi le servait en long habit de lin;
390
Et cependant du sang de la chair immolée
391
Les prêtres arrosaient l'autel et l'assemblée:
392
Un bruit confus s'élève, et du peuple surpris
393
Détourne tout à coup tes yeux et les esprits.
394
Une femme... Peut-on la nommer sans blasphème?
395
Une femme... C'était Athalie elle-même.
396
JOSABETH
Ciel!
397
ZACHARIE
Dans un des parvis, aux hommes réservé,
Cette femme superbe entre, le front levé,
398
Et se préparait même à passer les limites
399
De l'enceinte sacrée ouverte aux seuls lévites.
400
Le peuple s'épouvante, et fuit de toutes parts.
401
Mon père... Ah! quel courroux animait ses regards!
402
Moïse à Pharaon parut moins formidable:
403
«Reine, sors, a-t-il dit, de ce lieu redoutable,
404
«D'où te bannit ton sexe et ton impiété.
405
«Viens-tu du Dieu vivant braver la majesté?»
406
La reine alors, sur lui jetant un oeil farouche,
407
Pour blasphémer, sans doute ouvrait déjà la bouche:
408
J'ignore si de Dieu l'ange se dévoilant
409
Est venu lui montrer un glaive étincelant;
410
Mais sa langue en sa bouche à l'instant s'est glacée,
411
Et toute son audace a paru terrassée;
412
Ses yeux, comme effrayés, n'osaient se détourner;
413
Surtout Eliacin paraissait l'étonner.
414
JOSABETH
Quoi donc! Eliacin a paru devant elle?
415
ZACHARIE
Nous regardions tous deux cette reine cruelle,
416
Et d'une égale horreur nos coeurs étaient frappés.
417
Mais les prêtres bientôt nous ont enveloppés:
418
On nous a fait sortir. J'ignore tout te reste,
419
Et venais vous conter ce désordre funeste.
420
JOSABETH
Ah! de nos bras sans doute elle vient l'arracher;
421
Et c'est lui qu'à l'autel sa fureur vient chercher.
422
Peut-être en ce moment l'objet de tant de larmes
423
Souviens-toi de David, Dieu qui vois mes alarmes!
424
SALOMITH
Quel est-il, cet objet des pleurs que vous versez?
425
ZACHARIE
Les jours d'Eliacin seraient-ils menacés?
426
SALOMITH
Aurait-il delà reine attiré la colère?
427
ZACHARIE
Que craint-on d'un enfant sans support et sans père?
428
JOSABETH
Ah! la voici. Sortons: il la faut éviter.
429
SCÈNE III
(
ATHALIE, ABNER, AGAR, SUITE D'ATHALIE
)
AGAR
Madame, dans ces lieux pourquoi vous arrêter?
430
Ici tous les objets vous blessent, vous irritent.
431
Abandonnez ce temple aux prêtres qui l'habitent;
432
Fuyez tout ce tumulte, et dans votre palais
433
A vos sens agités venez rendre la paix.
434
ATHALIE
Non, je ne puis: tu vois mon trouble et ma faiblesse.
435
Va, fais dire à Mathan qu'il vienne, qu'il se presse;
436
Heureuse si je puis trouver par son secours
437
Celte paix que je cherche, et qui me fuit toujours!
438
(
(Elle s'assied.)
)
SCÈNE IV.
(
ATHALIE, ABNER, SUITE D'ATHALIE.
)
ABNER
Madame, pardonnez si j'ose te défendre:
439
Le zèle de Joad n'a point dû vous surprendre.
440
Du Dieu que nous servons tel est l'ordre éternel:
441
Lui-même il nous traça son temple et son autel,
442
Aux seuls enfants d'Aaron commit ses sacrifices,
443
Aux lévites marqua leur place et leurs offices,
444
Et surtout défendit à leur postérité
445
Avec tout autre dieu toute société.
446
Hé quoi! vous, de nos rois et la fille et la mère,
447
Etes-vous à ce point parmi nous étrangère?
448
Ignorez-vous nos lois? et faut-il qu'aujourd'hui...
449
Voici votre Mathan: je vous laisse avec lui.
450
ATHALIE
Votre présence, Âbner, est ici nécessaire.
451
Laissons là de Joad l'audace téméraire,
452
Et tout ce vain amas de superstitions
453
Qui ferment votre temple aux autres nations.
454
Un sujet plus pressant excite mes alarmes.
455
Je sais que, dès l'enfance élevé dans les armes,
456
Abner a le coeur noble, et qu'il rend à la fois
457
Ce qu'il doit à son Dieu, ce qu'il doit à ses rois.
458
Demeurez.
459
SCÈNE V
(
ATHALIE, ABNER, MATHAN, SUITE D'ATHALIE
)
MATHAN
Grande reine, est-ce ici votre place?
Quel trouble vous agite , et quel effroi vous glace?
460
Parmi vos ennemis que venez-vous chercher?
461
De ce temple profane osez-vous approcher?
462
Avez-vous dépouillé cette haine si vive…
463
ATHALIE
Prêtez-moi l'un et l'autre une oreille attentive.
464
Je ne veux point ici rappeler le passé,
465
Ni vous rendre raison du sang que j'ai versé:
466
Ce que j'ai fait, Abner, j'ai cru le devoir faire.
467
Je ne prends point pour juge un peuple téméraire;
468
Quoi que son insolence ait osé publier,
469
Le ciel même a pris soin de me justifier.
470
Sur d'éclatants succès ma puissance établie
471
A fait jusqu'aux deux mers respecter Athalie;
472
Par moi Jérusalem goûte un calme profond;
473
Le Jourdain ne voit plus l’Arabe vagabond,
474
Ni l'altier Philistin, par d'éternels ravages,
475
Comme au temps de vos rois, désoler ses rivages;
476
Le Syrien me traite et de reine et de soeur;
477
Enfin de ma maison le perfide oppresseur,
478
Qui devait jusqu’à moi pousser sa barbarie,
479
Jéhu, le lier Jéhu, tremble dans Samarie;
480
De toutes parts pressé par un puissant voisin,
481
Que j'ai su soulever contre cet assassin,
482
II me laisse en ces lieux souveraine maîtresse;
483
Je jouissais en paix du fruit de ma sagesse;
484
Mais un trouble importun vient, depuis quelques jours,
485
De mes prospérités interrompre le cours.
486
Un songe (me devrais-je inquiéter d'un songe?)
487
Entretient dans mon coeur un chagrin qui le ronge:
488
Je l'évite partout, partout il me poursuit.
489
C'était pendant l'horreur d'une profonde nuit;
490
Ma mère Jézabel devant moi s'est montrée,
491
Comme au jour de sa mort, pompeusement parée:
492
Ses malheurs n'avaient point abattu sa fierté;
493
Même elle avait encor cet éclat emprunté
494
Dont elle eut soin de peindre et d'orner son visage,
495
Pour réparer des ans l'irréparable outrage;
496
«Tremble, m'a-t-elle dit, fille digne de moi;
497
«Le cruel Dieu des Juifs l'emporte aussi sur toi.
498
«Je te plains de tomber dans ses mains redoutables,
499
«Ma fille.» En achevant ces mots épouvantables,
500
Son ombre vers mon lit a paru se baisser;
501
Et moi, je lui tendais les mains pour l'embrasser;
502
Mais je n'ai plus trouvé qu'un horrible mélange
503
D'os et de chair meurtris, et traînés dans la fange,
504
Des lambeaux pleins de sang, et des membres affreux
505
Que des chiens dévorants se disputaient entre eux.
506
ABNER
Grand Dieu!
507
ATHALIE
Dans ce désordre à mes yeux se présente
Un jeune enfant couvert d'une robe éclatante,
508
Tels qu'on voit des Hébreux les prêtres revêtus.
509
Sa vue a ranimé mes esprits abattus:
510
Mais lorsque, revenant de mon trouble funeste,
511
J'admirais sa douceur, son air noble et modeste,
512
J'ai senti tout à coup un homicide acier
513
Que le traître en mon sein a plongé tout entier.
514
De tant d'objets divers le bizarre assemblage
515
Peut-être du hasard vous paraît un ouvrage:
516
Moi-même quelque temps, honteuse de ma peur,
517
Je l'ai pris pour l'effet d'une sombre vapeur.
518
Mais de ce souvenir mon âme possédée
519
A deux fois en dormant revu la même idée;
520
Deux fois mes tristes yeux se sont vu retracer
521
Ce même enfant toujours tout prêt à me percer.
522
Lasse enfin des horreurs dont j'étais poursuivie,
523
J'allais prier Baal de veiller sur ma vie,
524
Et chercher du repos au pied de ses autels:
525
Que ne peut la frayeur sur l'esprit des mortels!
526
Dans le temple des Juifs un instinct m'a poussée,
527
Et d'apaiser leur Dieu j'ai conçu la pensée;
528
J'ai cru que des présents calmeraient son courroux,
529
Que ce Dieu, quel qu'il soit, en deviendrait plus doux.
530
Pontife de Baal, excusez ma faiblesse.
531
J'entre: le peuple fuit, le sacrifice cesse,
532
Le grand prêtre vers moi s'avance avec fureur:
533
Pendant qu'il me parlait, ô surprise! ô terreur!
534
J'ai vu ce même enfant dont je suis menacée,
535
Tel qu'un songe effrayant l'a peint à ma pensée.
536
Je l'ai vu: son même air, son même habit de lin,
537
Sa démarche, ses yeux, et tous ses traits enfin;
538
C'est lui-même. Il marchait à côté du grand prêtre;
539
Mais bientôt à ma vue on l'a fait disparaître.
540
Voilà quel trouble ici m'oblige à m'arrêter,
541
El sur quoi j'ai voulu tous deux vous consulter.
542
Que présage, Mathan, ce prodige incroyable?
543
MATHAN
Ce songe et ce rapport, tout me semble effroyable...
544
ATHALIE
Mais cet enfant fatal, Abner, vous l'avez vu:
545
Quel est-il? de quel sang, et de quelle tribu?
546
ABNER
Deux enfants à l'autel prêtaient leur ministère:
547
L'un est fils de Joad, Josàbeth est sa mère;
548
L'autre m'est inconnu.
549
MATHAN
Pourquoi délibérer?
De tous les deux, madame, il se faut assurer.
550
Vous savez pour Joad mes égards, mes mesures;
551
Que je ne cherche point à venger mes injures;
552
Que la seule équité règne en tous mes avis;
553
Mais lui-même, après tout, fût-ce son propre fils,
554
Voudrait-il un moment laisser vivre un coupable?
555
ABNER
De quel crime un enfant peut-il être capable?
556
MATHAN
Le ciel nous le fait voir un poignard à la main:
557
Le ciel est juste et sage, et ne fait rien en vain.
558
Que cherchez-vous de plus?
559
ABNER
Mais, sur la foi d'un songe,
Dans le sang d'un enfant voulez-vous qu'on se plonge?
560
Vous ne savez encor de quel père il est né,
561
Quel il est.
562
MATHAN
On le craint: fout est-examiné.
A d'illustres parents s'il doit son origine,
563
La splendeur de son sort doit hâter sa ruine;
564
Dans le vulgaire obscur si le sort l'a placé,
565
Qu'importe qu'au hasard un sang vil soit versé?
566
Est-ce aux rois à garder cette tente justice?
567
Leur sûreté souvent dépend d'un prompt supplice.
568
N'allons point les gêner d'un soin embarrassant:
569
Dès qu'on leur est suspect on n'est plus innocent.
570
ABNER
Hé quoi, Mathan! d'un prêtre est-ce là le langage?
571
Moi, nourri dans la guerre aux horreurs dû carnage,
572
Des vengeances des rois ministre rigoureux,
573
C'est moi qui prête ici ma voix au malheureux!
574
Et vous, qui lui devez des entrailles de père,
575
Vous, ministre de paix dans les temps de colère,
576
Couvrant d'un zèle faux votre ressentiment,
577
Le sang à votre gré coule trop lentement!
578
Vous m'avez commandé de vous parler sans feinte,
579
Madame: quel est donc ce grand sujet de crainte?
580
Un songe, un faible enfant que votre oeil prévenu
581
Peut-être sans raison croit avoir reconnu.
582
ATHALIE
Je le veux croire, Abner; je puis m'être trompée:
583
Peut-être un songe vain m'a trop préoccupée.
584
Eh bien! il faut revoir cet enfant de plus près;
585
Il en faut à loisir examiner les traits.
586
Qu'on les fasse tous deux paraître en ma présence.
587
ABNER
Je crains...
588
ATHALIE
Manquerait-on pour moi de- complaisance?
De ce refus bizarre où seraient les raisons?
589
Il pourrait me jeter en d'étranges soupçons.
590
Que Josàbeth, vous dis-je, ou Joad tes amène.
591
Je puis, quand je voudrai, parler en souveraine.
592
Vos prêtres, je veux bien, Abner, vous l'avouer,
593
Dés bontés d'Athalie ont lieu de se louer.
594
Je sais sur ma conduite et contre ma puissance
595
Jusqu'où de leurs discours ils portent la licence:
596
Ils vivent cependant, et leur temple est debout.
597
Mais je sens que bientôt ma douceur est à bout.
598
Que Joad mette un frein à son zèle sauvage,
599
Et né m'irrite point par un second outrage.
600
Allez.
601
SCÈNE VI.
(
ATHALIE, MATHAN, SUITE D'ATHALIE.
)
MATHAN
Enfin je puis parler en liberté;
Je puis dans tout son jour mettre la vérité.
602
Quelque monstre naissant dans ce temple s'élève,
603
Reine: n'attendez pas que le nuage crève.
604
Abner chez le grand prêtre a devancé le jour:
605
Pour le sang de ses rois vous savez son amour.
606
Et qui sait si Joad ne veut point en leur place
607
Substituer l'enfant dont le ciel vous menace,
608
Soit son fils, soit quelque autre...
609
ATHALIE
Oui, vous m'ouvrez les yeux:
Je commence à voir clair dans cet avis des cieux.
610
Mais je veux de mon doute être débarrassée:
611
Un enfant est peu propre à trahir sa pensée;
612
Souvent d'un grand dessein un mot nous fait juger.
613
Laissez-moi, cher Mathan, te voir, l'interroger.
614
Vous cependant, allez; et, sans jeter d'alarmes,
615
A tous mes Tyriens faites prendre les armes.
616
SCÈNE VII.
(
JOAS, ATHALIE, JOSABETH, ZACHARIE, SALOMITH, ABNER , DEUX LÉVITES , LE CHOEUR , SUITE D'ATHALIE.
)
(
Josabeth, aux deux lévites.
)
JOSABETH
O vous! sur ces enfants si chers, si précieux,
617
Ministres du Seigneur, ayez toujours les yeux.
618
ABNER
(à Josàbeth) Princesse, assurez-vous, je les prends sous ma garde.
619
ATHALIE
O ciel! plus j'examine et plus je le regarde...
620
C'est lui! D'horreur encor tous mes-sens sont saisis.
621
(Montrant Joas.) Epouse de Joad, est-ce là votre fils?
622
JOSABETH
Qui? lui, madame?
623
ATHALIE
Lui.
JOSABETH
Je ne suis point sa mère.
(Montrant Zacharie) Voilà mon fils.
624
ATHALIE
(à Joas) Et vous, quel est donc votre père?
Jeune enfant, répondez.
625
JOSABETH
Le ciel jusque aujourd'hui...
ATHALIE
Pourquoi vous pressez-vous de répondre pour lui?
626
C'est à lui de parler.
627
JOSABETH
Dans un âge si tendre
Quel éclaircissement en pouvez-vous attendre?
628
ATHALIE
Cet âge est innocent: son ingénuité
629
N'altère point encor la simple vérité.
630
Laissez-le s'expliquer sur tout ce qui le touche.
631
JOSABETH
(à part.) Daigne mettre, grand Dieu, ta sagesse en sa bouche!
632
ATHALIE
Comment vous nommez-vous?
633
JOAS
J'ai nom Eliacin.
ATHALIE
Votre père?
634
JOAS
Je suis, dit-on, un orphelin
Entre les bras de Dieu jeté dès ma naissance,
635
Et qui de mes parents n'eus jamais connaissance.
636
ATHALIE
Vous êtes sans parents?
637
JOAS
Ils m'ont abandonné.
ATHALIE
Comment? et depuis quand?
638
JOAS
Depuis que je suis né.
ATHALIE
Ne sait-on pas au moins quel pays est le vôtre?
639
JOAS
Ce temple est mon pays; je n'en connais point d'autre.
640
ATHALIE
Où dit-on que le sort vous a fait rencontrer?
641
JOAS
Parmi les loups cruels prêts à me dévorer.
642
ATHALIE
Qui vous mit dans ce temple?.
643
JOAS
Une femme inconnue,
Qui ne dit point son nom, et qu'on n'a point revue.
644
ATHALIE
Mais de vos premiers ans quelles mains ont pris soin?
645
JOAS
Dieu laissa-t-il jamais ses enfants au besoin?
646
Aux petits des oiseaux il donne leur pâture,
647
Et sa bonté s'étend sur toute la nature.
648
Tous tes jours je l'invoque; et d'un soin paternel
649
Il me nourrit des dons offerts sur son autel.
650
ATHALIE
Quel prodige nouveau me trouble et m'embarrasse!
651
La douceur de sa voix, son enfance, sa grâce,
652
Font insensiblement à mon inimitié
653
Succéder... Je serais sensible à la pitié!
654
ABNER
Madame, voilà donc cet ennemi terrible?
655
De vos songes menteurs l'imposture est visible,
656
A moins que la pitié qui semble vous troubler
657
Ne soit ce coup fatal qui vous faisait trembler.
658
ATHALIE
(à Joas et à Josabeth) Vous sortez?
659
JOSABETH
Vous avez entendu sa fortune:
Sa présence à la fin pourrait être importune.
660
ATHALIE
(A Joas.) Non: revenez. Quel est tous lés jours votre emploi?
661
JOAS
J'adore le Seigneur; on m'explique sa loi;
662
Dans son livre divin on m'apprend à la lire;
663
Et déjà de ma main je commence à l'écrire.
664
ATHALIE
Que vous dit celte loi?
665
JOAS
Que Dieu veut être aimé;
Qu'il venge tôt ou tard son saint nom blasphémé;
666
Qu'il est le défenseur de l'orphelin timide;
667
Qu'il résiste au superbe, et punit l'homicide.
668
ATHALIE
J'entends. Mais tout ce peuple enfermé dans ce lieu,
669
A quoi s'occupe-t-il?
670
JOAS
Il loue, il bénit Dieu.
ATHALIE
Dieu veut-il qu'à toute heure on prie, on le contemple?
671
JOAS
Tout profane exercice est banni de son temple.
672
ATHALIE
Quels sont donc vos plaisirs?
673
JOAS
Quelquefois à l'autel
Je présente au grand prêtre ou l'encens ou le sel;
674
J'entends chanter de Dieu les grandeurs infinies;
675
Je vois l'ordre pompeux dé ses cérémonies.
676
ATHALIE
Hé quoi! vous n'avez point de passe-temps plus doux?
677
Je plains le triste sort d'un enfant tel que vous.
678
Venez dans mon palais, vous y verrez ma gloire.
679
JOAS
Moi! des bienfaits de Dieu je perdrais la mémoire!
680
ATHALIE
Non, je ne vous veux pas contraindre, à l'oublier.
681
JOAS
Vous ne le priez point.
682
ATHALIE
Vous pourrez le prier.
JOAS
Je verrais cependant en invoquer un autre.
683
ATHALIE
J'ai mon Dieu que je sers; vous servirez le vôtre:
684
Ce sont deux puissants dieux.
685
JOAS
Il faut craindre le mien:
Lui seul est Dieu, madame; et te vôtre n'est rien.
686
ATHALIE
Les plaisirs près de moi vous chercheront en foule.
687
JOAS
Le bonheur des méchants comme un torrent s'écoule.
688
ATHALIE
Ces méchants, qui sont-ils?
689
JOSABETH
Hé, madame! excusez
Un enfant...
690
ATHALIE
( à Josàbeth) J'aime à voir comme vous l'instruisez.
Enfin, Eliacin, vous avez su me plaire;
691
Vous n'êtes point sans doute un enfant ordinaire.
692
Vous voyez, je suis reine, et n'ai point d'héritier:
693
Laissez là cet habit, quittez ce vil métier.
694
Je veux vous faire part de toutes mes richesses;
695
Essayez dès ce jour l'effet de mes promesses.
696
A ma table, partout, à mes côtés assis,
697
Je prétends vous traiter comme mon propre fils;
698
JOAS
Comme votre fils!
699
ATHALIE
Oui..., Vous vous taisez?
JOAS
Quel père
Je quitterais! Et pour...
700
ATHALIE
Hé bien?
JOAS
Pour quelle mère!
ATHALIE
(à Josàbeth) Sa mémoire est fidèle; et, dans tout ce qu'il dit,
701
De vous et de Joad je reconnais l'esprit.
702
Voilà comme, infectant cette simple jeunesse,
703
Vous employez tous deux le calme où je vous laisse.
704
Vous cultivez déjà leur haine et leur fureur,
705
Vous ne leur prononcez mon nom qu'avec horreur.
706
JOSABETH
Peut-on de nos malheurs leur dérober l'histoire?
707
Tout l'univers les sait; vous-même en faites gloire.
708
ATHALIE
Oui, ma juste fureur, et j'en fais vanité,
709
A vengé mes parents sur ma postérité.
710
J'aurais vu massacrer et mon père et mon frère,
711
Du haut de son palais précipiter ma mère ,
712
Et clans un même jour égorger à la fois
713
(Quel spectacle d'horreur!) quatre-vingts fils de rois:
714
Et pourquoi? pour venger je ne sais quels prophètes
715
Dont elle avait puni les fureurs indiscrètes:
716
Et moi, reine sans coeur, fille sans amitié,
717
Esclave d'une lâche et frivole pitié,
718
Je n'aurais pas du moins à cette aveugle rage
719
Rendu meurtre pour meurtre, outrage pour outrage,
720
Et de votre David traité tous les neveux
721
Comme on traitait d'Achab tes restes malheureux!
722
Où serais-je aujourd'hui si, domptant ma faiblesse,
723
Je n'eusse d'une mère étouffé la tendresse;
724
Si de mon propre sang ma main versant des flots
725
N'eût par ce coup hardi réprimé vos complots?
726
Enfin de votre Dieu l'implacable vengeance
727
Entre nos deux maisons rompit toute alliance:
728
David m'est en horreur; et les fils de ce roi,
729
Quoique nés de mon sang, sont étrangers pour moi.
730
JOSABETH
Tout vous a réussi. Que Dieu voie, et nous juge.
731
ATHALIE
Ce Dieu, depuis longtemps votre unique refuge,
732
Que deviendra l'effet de ses prédictions?
733
Qu'il vous donne ce roi promis aux nations,
734
Cet enfant de David, votre espoir, votre attente...
735
Mais nous nous reverrons. Adieu. Je sors contente.
736
J'ai voulu voir; j'ai vu.
737
ABNER
(à Josàbeth) Je vous l'avais promis:
Je vous rends le dépôt que vous m'avez commis.
738
SCÈNE VIII
(
JOAS, JOAD, JOSABETH, ZACHARIE, SALOMITH,ABNER, LÉVITES, LE CHOEUR.
)
JOSABETH
(à Joad) Avez-vous entendu cette superbe reine,
739
Seigneur?
740
JOAD
J'entendais tout, et plaignais votre peine.
Ces lévites et moi, prêts à vous secourir,
741
Nous étions avec vous résolus de périr.
742
(A Joas, en l'embrassant. ) Que Dieu veille sur vous, enfant dont le courage
743
Vient de rendre à son nom ce noble témoignage!
744
Je reconnais, Abner, ce service important:
745
Souvenez-vous de l'heure où Joad vous attend.
746
Et nous, dont celte femme impie et meurtrière
747
A souillé les regards et troublé la prière,
748
Rentrons; et qu'un sang pur, par mes mains épanché,
749
Lave jusques au marbre où ses pas ont touché.
750
SCÈNE IX.
(
LE CHOEUR
)
UNE DES FILLES DU CHOEUR
Quel astre à nos yeux vient de luire?
751
Quel sera quelque jour cet enfant merveilleux?
752
Il brave le fasle orgueilleux,
753
Et ne se laisse point séduire
754
A tous ses attraits périlleux.
755
UNE AUTRE
Pendant que du dieu d'Athalie
756
Chacun court encenser l'autel,
757
Un enfant courageux publie
758
Que Dieu lui seul est éternel ,
759
El parle comme un autre Elie
760
Devant cette autre Jézabel.
761
UNE AUTRE
Qui nous révélera la naissance secrète,
762
Cher enfant? Es-tu fils de quelque saint prophète?
763
UNE AUTRE
Ainsi l'on vit l'aimable Samuel
764
Croître à l'ombre du tabernacle:
765
il devint des Hébreux l'espérance et l'oracle.
766
Puisses-tu, comme lui, consoler Israël!
767
UNE AUTRE
O bienheureux mille fois
768
L'enfant que le Seigneur aime,
769
Qui de bonne heure entend sa voix ,
770
Et que ce Dieu daigne instruire lui-même!
771
Loin du monde élevé, de tous tes dons des cieux
772
Il est orné dès son enfance;
773
Et du méchant l'abord contagieux
774
N'altère point son innocence.
775
LE CHOEUR
TOUT LE CHOEUR. Heureuse, heureuse l'enfance
776
Que le Seigneur instruit et prend sous sa défense!
777
UNE DES FILLES DU CHOEUR
(la même voix, seule) Tel en un secret vallon,
778
Sur le bord d'une onde pure,
779
Croît, à l'abri de l'aquilon,
780
Un jeune lis, l'amour de la nature.
781
Loin du inonde élevé, dé tous tes dons des cieux
782
Il est orné dès sa naissance;
783
Et du méchant l'abord contagieux
784
N'altère point son innocence.
785
LE CHOEUR
(Tout le choeur) Heureux, heureux mille fois
786
L'enfant que le Seigneur rend docile à ses lois!
787
UNE AUTRE
(seule) Mon Dieu, qu'une vertu naissante
788
Parmi tant de périls marche à pas incertains!
789
Qu'une âme qui te cherche et veut être innocente
790
Trouve d'obstacle à ses desseins!
791
Que d'ennemis lui font la guerre!
792
Où se peuvent, cacher tes saints?
793
Les pécheurs couvrent la terre.
794
UNE AUTRE
O palais de David, et sa chère cité,
795
Mont fameux, que Dieu même a longtemps habité,
796
Comment as-tu du ciel attiré la colère?
797
Sion, chère Sion, que dis-tu quand tu Vois
798
Une impie étrangère
799
Assise, hélas! au trône 'de tés rois?
800
LE CHOEUR
(Tout le choeur) Sion, chère Sion, que dis-tu quand tu vois
801
Une impie étrangère
802
Assise, hélas! au trône de les rois?
803
UNE AUTRE
(la même voix continue) Au lieu des cantiques charmants
804
Où David t'exprimait ses saints ravissements,
805
Et bénissait son Dieu, son seigneur et son père;
806
Sion, chère Sion, que dis-tu, quand tu vois
807
Louer le dieu de l'Impie étrangère,
808
Et blasphémer le nom qu'ont adoré tes rois?
809
UNE VOIX
(seule.) Combien de temps, Seigneur, combien de temps encore
810
Verrons-nous contre toi les méchants s'élever ' ?
811
Jusque dans ton saint temple ils viennent te braver :
812
Ils traitent d'insensé le peuple qui t'adore.
813
Combien de temps, Seigneur, combien de temps encore
814
Verrons-nous contre toi les méchants s'élever?
815
UNE AUTRE
Que vous sert, disent-ils, cette vertu sauvage?
816
De tant de plaisirs si doux
817
Pourquoi fuyez-vous l'usage ?
818
Votre Dieu ne fait rien pour vous.
819
UNE AUTRE
Rions, chantons, dit cette troupe impie;
820
De fleurs en fleurs, de plaisirs en plaisirs,
821
Promenons nos désirs.
822
Sur l'avenir insensé qui se fie.
823
De nos ans passagers le nombre est incertain:
824
Hâtons-nous aujourd'hui de jouir de la vie;
825
Qui sait si nous serons demain?
826
LE CHOEUR
Qu'ils pleurent, ô mon Dieu! qu'ils frémissent de crainte,
827
Ces malheureux, qui de ta cité sainte
828
Ne verront point l'éternelle splendeur.
829
C'est à nous de chanter, nous à qui tu révèles
830
Tes clartés immortelles;
831
C'est à nous de chanter tes dons et ta grandeur.
832
UNE VOIX
(seule) De tous ces vains plaisirs où leur âme se plonge,
833
Que leur restera-t-il ? Ce qui reste d'un songe
834
Dont on a reconnu l'erreur.
835
A leur réveil (ô réveil plein d'horreur!)
836
Pendant que le pauvre à ta table
837
Goûtera de ta paix la douceur ineffable ,
838
Ils boiront dans la coupe affreuse, inépuisable,
839
Que tu présenteras au jour de ta fureur
840
A toute la race coupable.
841
TOUT LE CHOEUR
O réveil plein d'horreur!
842
O songe peu durable!
843
O dangereuse erreur!
844
ACTE TROISIÈME
SCÈNE I.
(
MATHAN, NABAL, LE CHOEUR.
)
MATHAN
Jeunes filles, allez: qu'on dise à Josàbeth
845
Que Mathan veut ici lui parler en secret.
846
UNE DES FILLES DU CHOEUR
Mathan! O Dieu du ciel, puisses-lu le confondre!
847
NABAL
Hé quoi! tout se disperse, et fuit sans vous répondre!
848
MATHAN
Approchons.
849
SCÈNE II.
(
ZACHARIE, MATHAN, NABAL.
)
ZACHARIE
Téméraire, où voulez-vous passer?
Au delà de ce lieu gardez-vous d'avancer:
850
C'est des ministres saints la demeure sacrée;
851
Les lois à tout profane en défendent l'entrée.
852
Qui cherchez-vous? Mon père, en ce jour solennel,
853
De l'idolâtre impur fuit l'aspect criminel;
854
Et devant le Seigneur maintenant prosternée
855
Ma mère en ce devoir craint d'être détournée.
856
MATHAN
Mon fils, nous attendrons; cessez de vous troubler.
857
C'est votre illustre mère à qui je veux parler:
858
Je viens ici chargé d'un ordre de la reine.
859
SCÈNE III.
(
MATHAN, NABAL.
)
NABAL
Leurs enfants ont déjà leur audace hautaine.
860
Mais que veut Athalie en cette occasion?
861
D'où naît dans ses conseils cette confusion?
862
Par l'insolent Joad ce matin offensée,
863
Et d'un enfant fatal en songe menacée,
864
Elle allait immoler Joad à son courroux,
865
Et dans ce temple enfin placer Baal et vous.
866
Vous m'en aviez déjà confié votre joie;
867
Et j'espérois ma part d'une si riche proie.
868
Qui fait changer ainsi ses voeux irrésolus?
869
MATHAN
Ami, depuis deux jours je ne la connais plus.
870
Ce n'est plus cette reine éclairée, intrépide,
871
Elevée au-dessus de son sexe timide,
872
Qui d'abord accablait ses ennemis surpris,
873
El d'un instant perdu connaissait tout le prix :
874
La peur d'un vain remords trouble cette grande âme;
875
Elle flotte, elle hésite; en un mot, elle est femme.
876
J'avais tantôt rempli d'amertume et de fiel
877
Son coeur déjà saisi des menaces du ciel;
878
Elle-même, à mes soins confiant sa vengeance,
879
M'avoit dit d'assembler s a garde en diligence;
880
Mais, soit que cet enfant devant elle amené,
881
De ses parents, dit-on, rebut infortuné,
882
Eût d'un songe effrayant diminué l'alarme,
883
Soit qu'elle eût même en lui vu je ne sais quel charme,
884
J'ai trouvé son courroux chancelant, incertain,
885
Et déjà remettant sa vengeance à demain.
886
Tousses projets semblaient l'un l'autre se détruire.
887
«Du sort de cet enfant je me suis fait instruire,
888
«Ai-je dit: on commence à vanter ses aïeux;
889
«Joad de temps en temps le montre aux factieux,
890
«Le fait attendre aux Juifs comme un autre Moïse,
891
«Et d'oracles menteurs s'appuie et s'autorise.»
892
Ces mots ont fait monter la rougeur sur son front.
893
Jamais mensonge heureux n'eut un effet si prompt.
894
«Est-ce à moi de languir dans cette incertitude?
895
«Sortons, a-t-elle dit, sortons d'inquiétude.
896
«Vous-même à Josàbeth prononcez cet arrêt:
897
«Les feux vont s'allumer, et le fer est tout prêt:
898
« Rien ne peut de leur temple empêcher le ravage,
899
«Si je n'ai de leur foi cet enfant pour otage.»
900
NABAL
Hé bien! pour un enfant qu'ils ne connaissent pas,
901
Que le hasard peut-être a jeté dans leurs bras,
902
Voudront-ils que leur temple enseveli sous l'herbe...
903
MATHAN
Ah! de tous les mortels connais le plus superbe.
904
Plutôt que dans mes mains par Joad soit livré
905
Un enfant qu'à son Dieu Joad a consacré,
906
Tu lui verras subir la mort la plus terrible.
907
D'ailleurs pour cet enfant leur attache est visible
908
Si j'ai bien de la reine entendu le récit,
909
Joad sur sa naissance en sait plus qu'il ne dit.
910
Quel qu'il soit, je prévois qu'il leur sera funeste;
911
Ils le refuseront: je prends sur moi le reste;
912
Et j'espère qu'enfin de ce temple odieux
913
Et la flamme et le fer vont délivrer mes yeux.
914
NABAL
Qui peut vous inspirer une haine si forte?
915
Est-ce que de Baal le zèle vous transporte?
916
Pour moi, vous le savez, descendu d'Ismaël,
917
Je ne sers ni Baal, ni te dieu d'Israël.
918
MATHAN
Ami, peux-tu penser que d'un zèle frivole
919
Je me laisse aveugler pour une vaine idole,
920
Pour un fragile bois, que, malgré mon secours,
921
Les vers sur son autel consument tous les jours?
922
Né ministre du Dieu qu'en ce temple on adore,
923
Peut-être que Mathan le servirait encore,
924
Si l'amour des grandeurs, la soif de commander,
925
Avec son joug étroit pouvaient s'accommoder.
926
Qu'est-il besoin, Nabal, qu'à tes yeux je rappelle
927
De Joad et de moi là fameuse querelle,
928
Quand j'osai contre lui disputer l'encensoir,
929
Mes brigues, mes combats, mes pleurs, mon désespoir?
930
Vaincu par lui, j'entrai dans une autre carrière,
931
Et mon âme à la cour s'attacha tout entière.
932
J'approchai par degrés de l'oreille des rois,
933
Et bientôt en oracle on érigea ma voix.
934
J'étudiai leur coeur, je flattai leurs caprices;
935
Je leur semai de fleurs le bord des précipices;
936
Près de leurs passions rien ne me fut sacré;
937
De mesure et de poids je changeais à leur gré.
938
Autant que de Joad l'inflexible rudesse
939
De leur superbe oreille offensait la mollesse,
940
Autant je les charmais par ma dextérité:
941
Dérobant à leurs yeux la triste vérité,
942
Prêtant à leurs fureurs des couleurs favorables,
943
Et prodigue surtout du sang des misérables.
944
Enfin, au dieu nouveau qu'elle avait introduit,
945
Par les mains d'Athalie un temple fut construit.
946
Jérusalem pleura de se voir profanée;
947
Des enfants de Lévi la troupe consternée
948
En poussa vers le ciel des hurlements affreux.
949
Moi seul, donnant l'exemple aux timides Hébreux,
950
Déserteur de leur loi, j'approuvai l'entreprise,
951
Et par là de Baal méritai la prêtrise;
952
Par là je me rendis terrible à mon rival,
953
Je ceignis la tiare, et marchai son égal.
954
Toutefois, je l'avoue, en ce comble de gloire,
955
Du Dieu que j'ai quitté l'importune-mémoire
956
Jette encore en mon âme un reste de terreur:
957
Et c'est ce qui redouble et nourrit ma fureur.
958
Heureux si, sur son temple achevant ma vengeance,
959
Je puis convaincre enfin sa haine d'impuissance,
960
Et parmi le débris, le ravage et les morts.
961
A force d'attentats perdre tous mes remords!
962
Mais voici Josabeth.
963
SCÈNE IV.
(
JOSÀBETH, MATHAN, NABAL.
)
MATHAN
Envoyé par la reine,
Pour rétablir 1e calme et dissiper la haine,
964
Princesse, en qui le ciel mit un esprit si doux,
965
Ne vous étonnez pas si je m’adresse à vous.
966
Un bruit, que j'ai pourtant soupçonné de mensonge,
967
Appuyant les avis qu'elle a reçus en songé,
968
Sur Joad, accusé de dangereux complots,
969
Allait de sa colère attirer tous les flots.
970
Je ne yeux point ici vous, vanter mes services:
971
De Joad contre moi je sais les injustices,
972
Mais il faut à l'offense opposer les bienfaits.
973
Enfin, je viens chargé de paroles de paix.
974
Vivez, solennisez vos fêtes sans ombrage.
975
De votre obéissance elle né veut qu'un gage:
976
C'est, pour l'en détourner j'ai fait ce que j'ai pu,
977
Cet enfant sans parents, qu'elle dit qu'elle a vu.
978
JOSABETH
Eliacin?
979
MATHAN
J'en ai pour elle quelque honte:
D'un vain songe peut-être elle fait trop de compte.
980
Mais vous vous déclarez ses mortels ennemis,
981
Si cet enfant sur l'heure en mes mains n'est remis.
982
La reine impatiente attend votre réponse.
983
JOSABETH
Et voilà de sa part la paix qu'on nous annonce!
984
MATHAN
Pourriez-vous un moment douter de l'accepter?
985
D'un peu de complaisance est-ce trop l'acheter?
986
JOSABETH
J'admirais si Mathan, dépouillant l'artifice,
987
Avait pu de son coeur surmonter l'injustice,
988
Et si de tant de maux le funeste inventeur
989
De quelque ombre de bien pouvait être l'auteur.
990
MATHAN
De quoi vous plaignez-vou ? Vient-on avec furie
991
Arracher de vos bras votre fils Zacharie?
992
Quel est cet autre enfant si cher à votre amour?
993
Ce grand attachement me surprend à mon tour.
994
Est-ce un trésor pour vous si précieux, si rare?
995
Est-ce un libérateur que te ciel vous prépare?
996
Songez-y: vos refus pourraient me confirmer
997
Un bruit sourd que déjà l'on commence à semer.
998
JOSABETH
Quel bruit?
999
MATHAN
Que cet enfant vient d'illustre origine;
Qu'à quelque grand projet votre époux le destine.
1000
JOSABETH
Et Mathan, par ce bruit qui flatte sa fureur...
1001
MATHAN
Princesse, c'est à vous à me tirer d'erreur.
1002
Je sais que, du mensonge implacable ennemie,
1003
Josabeth livrerait même sa propre vie,
1004
S'il fallait que sa vie à sa sincérité
1005
Coûtât le moindre mot contre la vérité.
1006
Du sort de cet enfant on n'a donc nulle trace?
1007
Une profonde nuit enveloppe sa race?
1008
Et vous-même ignorez de quels parents issu,
1009
De quelles mains Joad en ses bras l'a reçu?
1010
Parlez; je vous écoute, et suis prêt à vous croire:
1011
Au Dieu que vous servez, princesse, rendez gloire.
1012
JOSABETH
Méchant, c'est bien à vous d'oser ainsi nommer
1013
Un Dieu que votre bouche enseigne à blasphémer!
1014
Sa vérité par vous peut-elle être attestée,
1015
Vous, malheureux, assis dans la chaire empestée
1016
Où le mensonge règne et répand son poison
1017
Vous, nourri dans la fourbe et dans la trahison?
1018
SCÈNE V.
(
JOAD, JOSABETH, MATHAN, NABAL.
)
JOAD
Où suis-je? De Baal ne vois-je pas le prêtre?
1019
Quoi? fille de David, vous parlez à ce traître!
1020
Vous souffrez qu'il vous parle! Et vous ne craignez pas
1021
Que du fond de l'abîme entr'ouvert sous ses pas
1022
Il ne sorte à l'instant des feux qui vous embrasent,
1023
Ou qu'en tombant sur lui ces murs ne vous écrasent?
1024
Que veut-il? De quel front cet ennemi de Dieu
1025
Vient-il infecter l'air qu'on respire en ce lieu?
1026
MATHAN
On reconnaît Joad à celte violence.
1027
Toutefois il devrait montrer plus de prudence,
1028
Respecter une reine, et ne pas outrager
1029
Celui que de son ordre elle a daigné charger.
1030
JOAD
Hé bien! que nous fait-elle annoncer de sinistre?
1031
Quel sera l'ordre affreux qu'apporte un tel ministre?
1032
MATHAN
J'ai fait à Josabeth savoir sa volonté.
1033
JOAD
Sors donc de devant moi, monstre d'impiété.
1034
De toutes tes horreurs, va, comble la mesure.
1035
Dieu s'apprête à te joindre à la race parjure,
1036
Abiron et Dathan, Doëg, Achitophel:
1037
Les chiens, à qui son bras a livré Jézabel,
1038
Attendant que sur toi sa fureur se déploie,
1039
Déjà sont à la porte , et demandent leur proie.
1040
MATHAN
( Il se double.) Avant la fin du jour... on verra qui de nous...
1041
Doit... Mais sortons, Nabal.
1042
NABAL
Où vous égarez-vous?
De vos sens étonnés quel désordre s'empare?
1043
Voilà votre chemin.
1044
SCÈNE VI.
(
JOAD, JOSABETH.
)
JOSABETH
L'orage se déclare:
Athalie en fureur demande Eliacin.
1045
Déjà de sa naissance et de votre dessein
1046
On commence, seigneur, à percer le mystère:
1047
Peu s'en faut que Mathan ne m'ait nommé son père.
1048
JOAD
Au perfide Mathan qui l'aurait révélé?
1049
Votre trouble à Mathan n'a-l-il point trop parlé?
1050
JOSABETH
J'ai fait ce que j'ai pu pour m'en rendre maîtresse.
1051
Cependant, croyez-moi, seigneur, le péril presse.
1052
Réservons cet enfant pour un temps plus heureux.
1053
Tandis que les méchants délibèrent entreeux ,
1054
Avant qu'on l'environne, avant qu'on nous l'arrache,
1055
Une seconde fois souffrez que je te cache:
1056
Les portes, tes chemins lui sont encore ouverts.
1057
Faut-il le transporter aux plus affreux déserts?
1058
Je suis prête: je sais une secrète issue
1059
Par où, sans qu'on le voie, et sans être aperçue,
1060
De Cédron avec lui traversant te torrent,
1061
J'irai dans le désert où jadis en pleurant,
1062
Et cherchant comme nous son salut dans la fuite,
1063
David d'un fils rebelle évita la poursuite.
1064
Je craindrai moins pour lui tes lions et les ours...
1065
Mais pourquoi de Jéhu refuser te secours?
1066
Je vous ouvre peut-être un avis salutaire.
1067
Faisons de ce trésor Jéhu dépositaire:
1068
On peut dans ses états le conduire aujourd'hui,
1069
Et te chemin est court qui mène jusqu'à lui.
1070
Jéhu n'a point un coeur farouche, inexorable;
1071
De David à ses yeux le nom est favorable.
1072
Hélas! est-il un roi si dur et si cruel,
1073
A moins qu'il n'eût pour mère une autre Jézabel,
1074
Qui d'un tel suppliant ne plaignît l'infortune?
1075
Sa cause à tous les rois n'est-elle pas commune?
1076
JOAD
Quels timides conseils m'osez-vous suggérer?
1077
En l'appui de Jéhu pourriez-vous espérer?
1078
JOSABETH
Dieu défend-il tout soin et toute prévoyance?
1079
Ne l'offense-l-on point par trop de confiance?
1080
A ses desseins sacrés employant les humains,
1081
N'a-t-il pas de Jéhu lui-même armé les mains?
1082
JOAD
Jéhu, qu'avait choisi sa sagesse profonde,
1083
Jéhu, sur qui je vois que votre espoir se fonde,
1084
D'un oubli trop ingrat a payé ses bienfaits:
1085
Jéhu laisse d'Achab l'affreuse fille en paix,
1086
Suit des rois d'Israël les profanes exemples,
1087
Du vil dieu de l'Egypte a conservé les temples;
1088
Jéhu, sur les hauts lieux enfin osant offrir
1089
Un téméraire encens que Dieu ne peut souffrir,
1090
N'a pour servir sa cause et venger ses injures
1091
Ni le coeur assez droit, ni les mains assez pures.
1092
Non, non: c'est à Dieu seul qu'il nous faut attacher.
1093
Montrons Eliacin; et, loin de le cacher,
1094
Que du bandeau royal sa tête soit ornée:
1095
Je veux même avancer l'heure déterminée,
1096
Avant que de Mathan le complot soit formé.
1097
SCÈNE VII.
(
JOAD, JOSABETH, AZARIAS, SUIVI DU CHOEUR ET DE PLUSIEURS LÉVITES.
)
JOAD
Hé bien, Azarias, le temple est-il fermé?
1098
AZARIAS
J'en ai fait devant moi fermer toutes les portes.
1099
JOAD
N'y reste-t-il que vous et vos saintes cohortes?
1100
AZARIAS
De ses parvis sacrés j'ai deux fois fait te tour.
1101
Tout a fui, tous se sont séparés sans retour,
1102
Misérable troupeau qu'a dispersé la crainte;
1103
Et Dieu n'est plus servi que dans là tribu sainte.
1104
Depuis qu'à Pharaon ce peuple est échappé,
1105
Une égale terreur ne l'avait point frappé.
1106
JOAD
Peuple lâche, en effet, et né pour l'esclavage,
1107
Hardi contre Dieu seul! Poursuivons notre ouvrage.
1108
Mais qui retient encor ces enfants parmi nous?
1109
UNE DES FILLES DU CHOEUR
Hé! pourrions-nous, seigneur, nous séparer de vous?
1110
Dans le temple de Dieu sommes-nous étrangères?
1111
Vous avez près de vous nos pères et nos frères.
1112
UNE AUTRE Hélas! si, pour venger l'opprobre d'Israël,
1113
Nos mains ne peuvent pas, comme autrefois Jahel,
1114
Des ennemis de Dieu percer la tête impie,
1115
Nous lui pouvons du moins immoler notre vie.
1116
Quand vos bras combattront pour son temple attaqué,
1117
Par nos larmes du moins il peut être invoqué.
1118
JOAD
Voilà donc quels vengeurs s'arment pour ta querelle,
1119
Des prêtres, des enfants, ô Sagesse éternelle!
1120
Mais, si tu les soutiens, qui peut les ébranler?
1121
Du tombeau, quand tu veux, tu sais nous rappeler;
1122
Tu frappes et guéris, lu perds et ressuscites.
1123
Ils ne s'assurent point en leurs propres mérites,
1124
Mais en ton nom sur eux invoqué tant de fois,
1125
En tes serments jurés au plus saint de leurs rois,
1126
En ce temple où tu fais la demeure sacrée,
1127
Et qui doit du soleil égaler la durée.
1128
Mais d'où vient quem-on coeur frémit d'un saint effroi?
1129
Est-ce l'esprit divin qui s'empare de moi?
1130
C'est lui-même; il m'échauffe, il parle: mes yeux s'ouvrent,
1131
Et les siècles obscurs devant moi se découvrent.
1132
Lévites, de vos sons prêtez-moi les accords,
1133
Et de ses mouvements secondez tes transports.
1134
(
Le Choeur chante au son de toute la symphonie des instruments.
)
LE CHOEUR
Que du Seigneur la voix se fasse entendre,
1135
Et qu'à nos coeurs son oracle divin
1136
Soit ce qu'à l'herbe tendre
1137
Est, au printemps, la fraîcheur du matin.
1138
JOAD
Cieux, écoutez ma voix; terre, prête l'oreille.
1139
Ne dis plus, ô Jacob, que ton Seigneur sommeille!
1140
Pécheurs, disparaissez; le Seigneur se réveille.
1141
(
(Ici recommence la symphonie, et Joad aussitôt reprend la parole.)
)
Comment en un plomb vil l'or pur" s'est-il changé?
1142
Quel est dans le lieu saint ce pontife égorgé?
1143
Pleure, Jérusalem, pleure, cité perfide!
1144
Des prophètes divins malheureuse homicide:
1145
De son amour pour toi ton Dieu s'est dépouillé;
1146
Ton encens à ses yeux est un encens souillé.
1147
Où menez-vous ces enfants et ces femmes?
1148
Le Seigneur a détruit la reine des cités:
1149
Ses prêtres sont captifs, ses rois sont rejetés;
1150
Dieu ne veut plus qu'on vienne à ses solennités:
1151
Temple /renverse-loi, cèdres , jetez dés flammes.
1152
Jérusalem, objet de ma douleur,
1153
Quelle main en un jour t'a ravi tous les charmes?
1154
Qui changera mes yeux en deux sources de larmes
1155
Pour pleurer ton malheur?
1156
AZARIAS
O saint temple!
1157
JOSABETH
O David!
LE CHOEUR
Dieu de Sion, rappelle,
Rappelle en sa faveur tes antiques bontés.
1158
(
(La symphonie recommence encore; et Joad, un moment après, l'interrompt.)
)
JOAD
Quelle Jérusalem nouvelle
1159
Sort du fond du désert, brillante de clartés,
1160
Et porte sur le front une marque immortelle?
1161
Peuples de la terre, chantez:
1162
Jérusalem renaît plus charmante et plus belle.
1163
D'où lui viennent de tous côtés
1164
Ces enfants 2 qu'en son sein elle n'a point portés?
1165
Lève, Jérusalem, lève ta tête altière;
1166
Regarde tous ces rois de ta gloire étonnés;
1167
Les rois des nations, devant toi prosternés,
1168
De tes pieds baisent la poussière;
1169
Les peuples à l'envi marchent à ta lumière.
1170
Heureux qui pour Sion d'une sainte ferveur
1171
Sentira son âme embrasée!
1172
Cieux, répandez votre rosée,
1173
Et que la terre enfante son Sauveur.
1174
JOSABETH
Hélas! d'où nous viendra cette insigne faveur,
1175
Si les rois de qui doit descendre ce Sauveur...
1176
JOAD
Préparez, Josabeth, le riche diadème
1177
Que sur son front sacré David porta lui-même.
1178
(
( Aux lévites.)
)
Et vous, pour vous armer, suivez-moi dans ces lieux
1179
Où se garde caché, loin des profanes yeux,
1180
Ce formidable amas de lances et d'épées
1181
Qui du sang philistin jadis furent trempées,
1182
Et que David vainqueur, d'ans et d'honneurs chargé,
1183
Fit consacrer au Dieu qui l'avait protégé.
1184
Peut-on les employer pour un plus noble usage?
1185
Venez, je veux moi-même en faire le partage.
1186
SCÈNE VIII.
(
SALOMITH, LE CHOEUR.
)
SALOMITH
Que de crainte, mes soeurs, que de troubles mortels!
1187
Dieu tout-puissant, sont-ce là les prémices,
1188
Les parfums et les sacrifices
1189
Qu'on devait en ce jour offrir sur tes autels?
1190
UNE DES FILLES DU CHOEUR
Quel spectacle à nos yeux timides!
1191
Qui l'eût cru qu'on dût voir jamais
1192
Les glaives meurtriers, les lances homicides
1193
Briller dans la maison de paix?
1194
UNE AUTRE
D'où vient que, pour son Dieu pleine d'indifférence,
1195
Jérusalem se tait en ce pressant danger?
1196
D'où vient, mes soeurs, que, pour nous protéger,
1197
Le brave Abner au moins ne rompt pas le silence?
1198
SALOMITH
Hélas! dans une cour où l'on n'a d'autres lois
1199
Que la force et la violence,
1200
Où les honneurs et les emplois
1201
Sont le prix d'une aveugle et basse obéissance,
1202
Ma soeur, pour la triste innocence
1203
Qui voudrait élever sa voix?
1204
UNE AUTRE
Dans ce péril, dans ce désordre extrême,
1205
Pour qui prépare-t-on le sacré diadème?
1206
SALOMITH
Le Seigneur a daigné parler;
1207
Mais ce qu'à son prophète il vient de révéler,
1208
Qui pourra nous le faire entendre?
1209
S'arme-t-il pour nous défendre?
1210
S'arme-t-il pour nous accabler?
1211
TOUT LE CHOEUR
(chante.) O promesse! ô menace! ô ténébreux mystère!
1212
Que de maux, que de biens sont prédits toùr à tour!
1213
Comment peut-on avec tant de colère
1214
Accorder tant d'amour?
1215
UNE VOIX
(seule.) Sion ne sera plus: une flamme cruelle
1216
Détruira tous ses ornements.
1217
UNE AUTRE VOIX
Dieu protège Sion: elle a pour fondements
1218
Sa parole éternelle.
1219
LA PREMIÈRE
Je vois tout son éclat disparaître à mes yeux.
1220
LA SECONDE
Je vois de toutes parts sa clarté répandue.
1221
LA PREMIÈRE
Dans un gouffre profond Sion est descendue.
1222
LA SECONDE
Sion a son front dans les cieux. .
1223
LA PREMIÈRE
Quel triste abaissement!
1224
LA SECONDE
Quelle immortelle gloire!
LA PREMIÈRE
Que de cris de douleur!
1225
LA SECONDE
Que de chants de victoire!
UNE TROISIÈME
Cessons de nous troubler: nôtre Dieu, quelque jour,
1226
Dévoilera ce grand mystère.
1227
TOUTES TROIS
Révérons sa colère;
1228
Espérons en son amour.
1229
UNE AUTRE
D'un coeur qui t'aime,
1230
Mon Dieu, qui peut troubler la paix?
1231
I1 cherche en tout ta volonté suprême,
1232
Et ne se cherche jamais.
1233
Sur la terre, dans le ciel même,
1234
Est-il d'autre bonheur que la tranquille paix
1235
D'un coeur qui t'aime?
1236
ACTE QUATRIÈME
SCÈNE I
(
JOAS, JOSABETH, ZACHARIE, SALOMITH, UN LÉVITE, LE CHOEUR.
)
SALOMITH
D'un pas majestueux, à côté de ma mère,
1237
Le jeune Eliacin s'avance avec mon frère.
1238
Dans ces voiles, mes soeurs, que portent-ils tous deux?
1239
Quel est ce glaive enfin qui marche devant eux?
1240
JOSABETH
(à Zacharie.) Mon fils, avec respect posez sur cette table
1241
De notre sainte loi le livre redoutable.
1242
Et vous aussi, posez, aimable Eliacin,
1243
Cet auguste bandeau près du livre divin.
1244
Lévite, il faut placer, Joad ainsi l'ordonne,
1245
Le glaive de David auprès de sa couronne.
1246
JOAS
Princesse, quel est donc ce spectacle nouveau?
1247
Pourquoi ce livre saint, ce glaive, ce bandeau?
1248
Depuis que le Seigneur m'a reçu dans son temple,
1249
D'un semblable appareil je n'ai point vu d'exemple.
1250
JOSABETH
Tous vos doutes, mon fils, bientôt s'éclairciront.
1251
JOAS
Vous voulez essayer ce bandeau sur mon front?
1252
Ah! princesse, gardez d'en profaner la gloire:
1253
Du roi qui l'a porté respectez la mémoire.
1254
Un malheureux enfant aux ours abandonné...
1255
JOSÀBETH
(lui essayant le diadème.) Laissez, mon fils: je fais ce qui m'est ordonné.
1256
JOAS
Mais j'entends tes sanglots sortir de votre bouche!
1257
Princesse, vous pleurez! Quelle pitié vous touche?
1258
Est-ce qu'en holocauste aujourd'hui présenté,
1259
Je dois, comme autrefois la fille de Jephté,
1260
Du Seigneur par ma mort apaiser la colère?
1261
Hélas! un fils n'a rien qui ne soit à son père.
1262
JOSABETH
Voici qui vous dira les volontés des cieux.
1263
Ne craignez rien. Et nous, sortons tous de ces lieux.
1264
SCÈNE II
(
JOAS,JOAD.
)
JOAS
(courant dans les bras du grand prêtre.) Mon père!
1265
JOAD
Hé bien, mon fils?
JOAS
Qu'est-ce donc qu'on prépare?
JOAD
Il est juste , mon fils , que je vous le déclare.
1266
Il faut que vous soyez instruit, même avant tous,
1267
Des grands desseins de Dieu sur son peuple et sur vous.
1268
Armez-vous d'un courage et d'une foi nouvelle:
1269
II est temps de montrer cette ardeur et ce zèle
1270
Qu'au fond de votre coeur mes soins ont cultivés,
1271
Et de payer à Dieu ce que vous lui devez.
1272
Sentez-vous celte noble et généreuse envie?
1273
JOAS
Je me sens prêt, s'il veut, de lui donner ma vie.
1274
JOAD
On vous a lu souvent l'histoire de nos rois:
1275
Vous souvient-il, mon fils, quelles étroites lois
1276
Doit s'imposer un roi digne du diadème?
1277
JOAS
Un roi sage, ainsi Dieu l'a prononcé lui-même,
1278
Sur la richesse et l'or ne met point son appui,
1279
Craint le Seigneur son Dieu, sans cesse a devant lui
1280
Ses préceptes, ses lois, ses jugements sévères,
1281
Et d'injustes fardeaux n'accable point ses frères.
1282
JOAD
Mais sur l'un de ces rois s'iL fallait vous régler,
1283
A qui choisiriez-vous, mon fils, de ressembler?
1284
JOAS
David, pour le Seigneur plein d'un amour fidèle,
1285
Me paraît des grands rois le plus parfait modèle.
1286
JOAD
Ainsi dans leurs excès vous n'imiteriez pas
1287
L'infidèle Joram, l'impie Ochozias?
1288
JOAS
O mon père!
1289
JOAD
Achevez, dites: que vous en semble?
JOAS
Puisse périr comme eux quiconque leur ressemble!
1290
( Joad se prosterne à ses pieds.) Mon père, en quel état vous vois-je devant moi!
1291
JOAD
Je vous rends te respect que je dois à mon roi.
1292
De votre aïeul David, Joas, rendez-vous digne.
1293
JOAS
Joas! Moi?
1294
JOAD
(se relevant.) Vous saurez par quelle grâce insigne,
D'une mère en fureur Dieu trompant le dessein,
1295
Quand déjà son poignard était dans voire sein,
1296
Vous choisit, vous sauva du milieu du carnage.
1297
Vous n'êtes pas encore échappé de sa rage:
1298
Avec la même ardeur qu'elle voulut jadis
1299
Perdre en vous lé dernier des enfants de son fils,
1300
A vous faire périr sa cruauté s'attache,
1301
Et vous poursuit encor sous te nom qui vous cache.
1302
Mais sous vos étendards j'ai déjà su ranger
1303
Un peuple obéissant et prompt à vous venger.
1304
Entrez, généreux chefs des familles sacrées,
1305
Du ministère saint tour à tour honorées.
1306
SCÈNE III
(
JOAS, JOAD, AZARIAS, ISMAEL, ET LES TROIS AUTRES CHEFS DES LÉVITES.
)
JOAD
(continue.) Roi, voilà vos vengeurs contre vos ennemis.
1307
Prêtres, voilà le roi que je vous ai promis.
1308
AZARIAS
Quoi! c'est Eliacin?
1309
ISMAEL
Quoi! cet enfant aimable...
JOAD
Est dès rois dé Juda l'héritier véritable,
1310
Dernier né des enfants du triste Ochozias,
1311
Nourri, vous le savez, sous le nom de Joas.
1312
De cette fleur si tendre et sitôt moissonnée,
1313
Tout Juda, comme vous, plaignant la destinée,
1314
Avec ses frères morts le crut enveloppé.
1315
Du perfide couteau comme eux il fut frappé;
1316
Mais Dieu du coup mortel sut détourner l'atteinte,
1317
Conserva dans son coeur la chaleur presque éteinte,
1318
Permit que, des bourreaux trompant l'oeil vigilant,
1319
Josabeth dans son sein l'emportât tout sanglant,
1320
Et, n'ayant de son vol que moi seul pour complice,
1321
Dans le temple cachât l'enfant et la nourrice.
1322
JOAS
Hélas! de tant d'amour et de tant de bienfaits,
1323
Mon père, quel moyen de m'acquitter jamais?
1324
JOAD
Gardez pour d'autres temps cette reconnaissance.
1325
Voilà donc votre roi, votre unique espérance.
1326
J'ai pris soin jusqu'ici de vous le conserver:
1327
Ministres du Seigneur, c'est à vous d'achever.
1328
Bientôt de Jézabel la fille meurtrière,
1329
Instruite que Joâs voit encor la lumière,
1330
Dans l'horreur du tombeau viendra le replonger:
1331
Déjà, sans te connaître, elle veut l'égorger.
1332
Prêtres saints, c'est à vous de prévenir sa rage;
1333
Il faut finir des Juifs le honteux esclavage,
1334
Venger vos princes morts, relever votre loi,
1335
Et faire aux deux tribus reconnaître leur roi.
1336
L'entreprise, sans doute, est grande et périlleuse:
1337
J'attaque sur son trône une reine orgueilleuse,
1338
Qui voit sous ses drapeaux marcher un camp nombreux
1339
De hardis étrangers, d'infidèles Hébreux;
1340
Mais ma force est au Dieu dont l'intérêt me guide.
1341
Songez qu'en cet enfant tout Israël résidé.
1342
Déjà ce Dieu vengeur commence à la troubler;
1343
Déjà, trompant ses soins, j'ai su vous rassembler.
1344
Elle nous croit ici sans armés, sans défense.
1345
Couronnons, proclamons Joas en diligence:
1346
De là, du nouveau prince intrépides soldats,
1347
Marchons, en invoquant l'arbitre des combats;
1348
Et réveillant la foi dans les coeurs endormie,
1349
Jusque dans son palais cherchons notre ennemie.
1350
Et quels coeurs si plongés dans un lâche sommeil,
1351
Nous voyant avancer dans ce saint appareil,
1352
Ne s'empresseront pas à suivre noire exemple?
1353
Un roi, que Dieu lui-même a nourri dans son temple,
1354
Le successeur d'Aaron de ses prêtres suivi,
1355
Conduisant au combat les enfants de Lévi,
1356
Et, dans ces mêmes mains des peuples révérées,
1357
Les armes au Seigneur par David consacrées!
1358
Dieu sur ses ennemis répandra sa terreur.
1359
Dans l'infidèle sang baignez-vous sans horreur;
1360
Frappez et Tyriens, et même Israélites.
1361
Ne descendez-vous pas de ces fameux lévites
1362
Qui, lorsqu'au dieu du Nil te volage Israël
1363
Rendit dans le désert un culte criminel,
1364
De leurs plus chers parents saintement homicides,
1365
Consacrèrent leurs mains dans le sang des perfides,
1366
Et parce noble exploit vous acquirent l'honneur
1367
D'être seuls employés aux autels du Seigneur?
1368
Mais je vois que déjà vous brûlez de me suivre.
1369
Jurez donc, avant tout, sur cet auguste livre,
1370
A ce roi que le ciel vous redonne aujourd'hui,
1371
De vivre, de combattre, et de mourir pour lui.
1372
AZARIAS
Oui, nous jurons ici pour nous, pour tous nos frères,
1373
De rétablir Joas au trône de ses pères,
1374
De ne poser le fer entre nos mains remis
1375
Qu'après l'avoir vengé dé tous ses ennemis.
1376
Si quelque transgresseur enfreint cette promesse,
1377
Qu'il éprouve, grand Dieu, ta fureur vengeresse;
1378
Qu'avec lui ses enfants, de ton partage exclus,
1379
Soient au rang de ces morts que tu ne connais plus!
1380
JOAD
Et vous, à celte loi, votre règle éternelle,
1381
Roi, ne jurez-vous pas d'être toujours fidèle?
1382
JOAS
Pourrais-je à celle loi ne me pas conformer?
1383
JOAD
O mon fils! de ce nom j'ose encor vous nommer,
1384
Souffrez cette tendresse, el pardonnez aux larmes
1385
Que m'arrachent pour vous de trop justes alarmes.
1386
Loin du trône nourri, de ce fatal honneur,
1387
Hélas! vous ignorez le charme empoisonneur;
1388
De l'absolu pouvoir vous ignorez l'ivresse,
1389
Et des lâches flatteurs la voix enchanteresse.
1390
Bientôt ils vous diront que les plus saintes lois,
1391
Maîtresses du vil peuple, obéissent aux rois;
1392
Qu'un roi n'a d'autre frein que sa volonté même;
1393
Qu'il doit immoler tout à sa grandeur suprême;
1394
Qu'aux larmes, au travail, te peuple est condamné,
1395
Et d'un sceptre de fer veut être gouverné;
1396
Que , s'il n'est opprimé, tôt ou tard il opprime:
1397
Ainsi de piège en piège, et d'abîme en abîme,
1398
Corrompant de vos moeurs l'aimable pureté,
1399
Ils vous feront enfin haïr la vérité,
1400
Vous peindront la vertu sous une affreuse image.
1401
Hélas! ils ont des rois égaré le plus sage.
1402
Promettez sur ce livre, et devant ces témoins,
1403
Que Dieu fera toujours le premier de vos soins;
1404
Que, sévère aux méchants, et des bons lé refuge,
1405
Entre le pauvre et vous, vous prendrez Dieu pour juge;
1406
Vous souvenant, mon fils, que, caché sous ce lin,
1407
Comme eux vous fûtes pauvre, et comme eux orphelin.
1408
JOAS
Je promets d'observer ce que la loi m'ordonne.
1409
Mon Dieu, punissez-moi si je vous abandonne!
1410
JOAD
Venez: de l'huile sainte il faut vous consacrer.
1411
Paraissez, Josabeth: vous pouvez vous montrer!
1412
SCÈNE IV
(
JOAS, JOAD, JOSABETH , ZACHARIE, SALOMITH , AZARIAS, ISMAEL , LES TROIS AUTRES CHEFS DES LÉVITES, LE CHOEUR.
)
JOSABETH
(embrassant Joas.) O roi, fils de David!
1413
JOAS
O mon unique mère!
Venez, cher Zacharie, embrasser votre frère.
1414
JOSABETH
(à Zacharie.) Aux pieds de votre roi prosternez-vous, mon fils.
1415
(
(Zacharie se jette aux pieds de Joas.)
)
JOAD
(Joad, pendant qu'il s'embrassent.) Enfants, ainsi toujours puissiez-vous être unis!
1416
JOSABETH
(à Joas.) Vous savez donc quel sang vous a donné la vie?
1417
JOAS
Et je sais quelle main sans vous me l'eût ravie.
1418
JOSABETH
De votre nom, Joas, je puis donc vous nommer?
1419
JOAS
Joas ne cessera jamais de vous aimer,
1420
LE CHOEUR
Quoi! c'est là...
1421
JOSABETH
C'est Joas.
JOAD
Ecoulons ce lévite.
SCÈNE V
(
JOAS, JOAD, JOSABETH, ZACHARIE, SALOMITH,AZARIAS, ISMAEL , LES TROIS AUTRES CHEFS DES LÉVITES; UN LÉVITE, LE CHOEUR.
)
UN LÉVITE
J'ignore contre Dieu quel projet on médite;
1422
Mais l'airain menaçant frémit de toutes parts;
1423
On voit luire des feux parmi des étendards,
1424
Et sans doute Athalie assemble son armée:
1425
Déjà même au secours toute voie est fermée;
1426
Déjà le sacré mont où le temple est bâti
1427
D'insolents Tyriens est partout investi;
1428
L'un d'eux, en blasphémant, vient de nous faire en tendre,
1429
Qu'Abner est dans les fers, et ne peut nous défendre.
1430
JOSÀBETH
(à Joas.) Cher enfant, que le ciel en vain m'avait rendu,
1431
Hélas! pour vous sauver, j'ai fait ce que j'ai pu:
1432
Dieu ne se souvient plus de David votre père!
1433
JOAD
(à Josàbeth.) Quoi! vous ne craignez pas d'attirer sa colère
1434
Sur vous et sur ce roi si cher à votre amour?
1435
Et quand Dieu, de vos bras l'arrachant sans retour,
1436
Voudrait que de David la maison fût éteinte;
1437
N'êtes-vous pas ici sur la montagne sainte
1438
Où le père des Juifs sur son fils innocent
1439
Leva sans murmurer un bras obéissant,
1440
Et mit sur un bûcher ce fruit de sa vieillesse,
1441
Laissant à Dieu te soin d'accomplir sa promesse,
1442
Et lui sacrifiant, avec ce fils aimé,
1443
Tout l'espoir de sa race, en lui seul renfermé?
1444
Amis, partageons-nous : qu'Ismaël en sa garde
1445
Prenne tout te côté que l'orient regarde;
1446
Vous, le côté de l'ourse; et vous, de l'occident;
1447
Vous, le midi. Qu'aucun, par un zèle imprudent,
1448
Découvrant mes desseins, soit prêtre, soit lévite,
1449
Ne sorte avant le temps, et ne se précipite;
1450
Et que chacun enfin , d'un même esprit poussé,
1451
Garde en mourant le poste où je l'aurai placé.
1452
L'ennemi nous regarde, en son aveugle rage,
1453
Comme de vils troupeaux réservés au carnage,
1454
Et croit ne rencontrer que désordre et qu'effroi.
1455
Qu'Azarias partout accompagne le roi.
1456
(à Joas.) Venez, cher rejeton d'une vaillante race,
1457
Remplir vos défenseurs d'une nouvelle audace;
1458
Venez du diadème à leurs yeux vous couvrir,
1459
Et périssez du moins en roi, s'il faut périr.
1460
(A un lévite.) Suivez-le, Josabeth. Vous, donnez-moi ces armes.
1461
(Au choeur.) Enfants, offrez à Dieu vos innocentes larmes.
1462
(
SCÈNE VI.
)
(
SALOMITH, LE CHOEUR.
)
(
Tout le choeur chante.
)
Partez, enfants d'Aaron, partez:
1463
Jamais plus illustre querelle
1464
De vos aïeux n'arma le zèle.
1465
Partez, enfants d'Aaron, partez:
1466
C'est votre roi, c'est Dieu pour qui vous combattez.
1467
UNE VOIX
(seule.) Où sont les traits que tu lancés,
1468
Grand Dieu, dans ton juste courroux?
1469
N'es-tu plus le Dieu jaloux?
1470
N'es-tu plus le Dieu des vengeances?
1471
UNE AUTRE
Où sont, Dieu de Jacob, tes antiques bontés?
1472
Dans l'horreur qui nous environne,
1473
N'entends-tu que la voix de nos iniquités?
1474
N'es-lu plus le Dieu qui pardonne?
1475
LE CHOEUR
(Tout) Où sont, Dieu de Jacob, tes antiques bontés?
1476
UNE VOIX
(seule.) C'est à toi que dans celle guerre
1477
Les flèches des méchants prétendent s'adresser.
1478
«Faisons, disent-ils cesser,
1479
«Les fêtes de Dieu sur la terre;
1480
«De son joug importun délivrons les mortels;
1481
«Massacrons tous ses saints; renversons ses autels;
1482
«Que de son nom, que de sa gloire
1483
«Il ne reste plus de mémoire;
1484
«Que ni lui ni son Christ ne règnent plus sur nous.»
1485
LE CHOEUR
(Tout le Choeur) Où sont les traits que tu lances,
1486
Grand Dieu, dans ton juste courroux?
1487
N'es-tti plus le Dieu jaloux?
1488
N'es-tu plus le Dieu des vengeances?
1489
UNE VOIX
(seule.) Triste reste de nos rois,
1490
Chère et dernière fleur d'une tige si belle,
1491
Hélas! sous le couteau d'une mère cruelle
1492
Te verrons-nous tomber une seconde fois?
1493
Prince aimable, dis-nous si quelque ange, au berceau,
1494
Contre tes assassins prit soin de te défendre;
1495
Ou si dans la nuit du tombeau
1496
La voix du Dieu vivant a ranimé la cendre?
1497
UNE AUTRE
D'un père et d'un aïeul contre toi révoltés,
1498
Grand Dieu , les attentats lui sonl-ils imputés?
1499
Est-ce que sans retour la pitié l'abandonne?
1500
LE CHOEUR
Où sont, Dieu de Jacob, tes antiques bontés?
1501
N'es-lu plus le Dieu qui pardonne?
1502
UNE DES FILLES DU CHOEUR
(sans chanter.) Chères soeurs , n'entendez-vous pas
1503
Des cruels Tyriens la trompette qui sonne?
1504
SALOMITH
J'entends même les cris des barbares soldats,
1505
Et d'horreur j'en frissonne.
1506
Courons, fuyons; retirons-nous
1507
A l'ombre salutaire
1508
Du redoutable sanctuaire.
1509
ACTE CINQUIÈME
SCÈNE I
(
ZACHARIE, SALOMITH, LE CHOEUR.
)
SALOMITH
Cher Zacharie, eh bien! que nous apprenez-vous?
1510
ZACHARIE
Redoublez au Seigneur votre ardente prière:
1511
Peut-être nous touchons à notre heure dernière;
1512
Pour l'horrible combat, ma soeur, l'ordre est donné.
1513
SALOMITH
Que fait Joas?
1514
ZACHARIE
Joas vient d'être couronné:
Le grand prêtre a sur lui répandu l'huile sainte.
1515
O ciel! dans tous les yeux quelle joie était peinte
1516
A l'aspect de ce roi racheté du tombeau!
1517
Ma soeur, on voit encor la marque du couteau;
1518
On voit paraître aussi sa fidèle nourrice,
1519
Qui , cachée en un coin de ce vaste édifice,
1520
Gardait ce cher dépôt, et n'avait de ses soins
1521
Que les yeux de ma mère el que Dieu pour témoins.
1522
Nos lévites pleuraient de joie et de tendresse,
1523
Et mêlaient leurs sanglots à leurs cris d'allégresse.
1524
Lui, parmi ces transports, affable et sans orgueil,
1525
A l'un tendait la main, flattait l'autre de l'oeil,
1526
Jurait de se régler par leurs avis sincères,
1527
Et les appelait tous ses pères ou ses frères.
1528
SALOMITH
Ce secret au dehors est-il aussi semé?
1529
ZACHARIE
Ce secret dans le temple est encor renfermé.
1530
Des enfants de Lévi la troupe partagée
1531
Dans un profond silence aux portes s'est rangée.
1532
Tous doivent à la fois précipiter leurs pas,
1533
Et crier pour signal: Vive te roi Joas!
1534
Mais mon père défend que le roi Se hasarde,
1535
Et veut qu'Azarias demeure pour sa garde.
1536
Cependant Athalie un poignard à la main,
1537
Rit des faibles remparts de nos portes d'airain.
1538
Pour les rompre, elle attend tes fatales machines,
1539
Et ne respire enfin que sang et que ruines.
1540
Quelques prêtres, ma Soeur, ont d'abord proposé
1541
Qu'en un lieu souterrain, par nos pères creusé,
1542
On renfermât du moins notre arche précieuse.
1543
«O crainte, a dit mon père, indigne, injurieuse!
1544
«L'arche qui fit tomber tant de superbes tours,
1545
«Et força le Jourdain de rebrousser son cours,
1546
«Des dieux des nations tant de fois triomphante,
1547
«Fuirait donc à l'aspect d'une femme insolente!»
1548
Ma mère, auprès du roi, dans un trouble mortel,
1549
L'oeil tantôt sur ce prince et tantôt vers l'autel,
1550
Muette, et succombant sous le poids des alarmes,
1551
Aux yeux les plus cruels arracherait des larmes.
1552
Le roi de temps en temps la presse entre ses bras,
1553
La flatte... Chères soeurs, suivez toutes mes pas:
1554
Et, s'il faut aujourd'hui que notre roi périsse,
1555
Allons, qu'un même sort avec lui nous unisse.
1556
SALOMITH
Quelle insolente main frappe à coups redoublés?
1557
Qui fait courir ainsi ces lévites troublés?
1558
Quelle précaution leur fait cacher leurs armes ?
1559
Le temple est-il forcé?
1560
ZACHARIE
Dissipez vos alarmes.
Dieu nous envoie Abner.
1561
SCÈNE II
(
JOAD, JOSABETH, ZACHARIE, SALOMITH, ABNER, ISMAEL, DEUX LÉVITES, LE CHOEUR.
)
JOAD
En croirai-je mes yeux,
Cher Abner? Quel chemin a pu jusqu'en ces lieux
1562
Vous conduire au travers d'un camp qui nous assiège?
1563
On disait que d'Achab la fille sacrilège
1564
Avait, pour assurer ses projets inhumains,
1565
Chargé d'indignes fers vos généreuses mains.
1566
ABNER
Oui, seigneur, elle a craint mon zèle et mon courage;
1567
Mais c'est le moindre prix que me gardait sa rage.
1568
Dans l'horreur d'un cachot, par son ordre enfermé,
1569
J'attendais que, le temple en cendres consumé,
1570
De tant de flots de sang non encore assouvie,
1571
Elle vint m'affranchir d'une importune vie,
1572
Et retrancher des jours qu'aurait dû mille fois
1573
Terminer la douleur de survivre à mes rois.
1574
ABNER
Dieu dans ce coeur cruel sait seul ce qui se passe.
1575
Elle m'a fait venir; et d'un air égaré:
1576
«Tu vois de mes soldats tout ce temple entouré,
1577
«Dit-elle; un feu vengeur va le réduire en cendre,
1578
«Et ton Dieu contre moi ne le saurait défendre.
1579
«Ses prêtres toutefois , mais il faut se hâter,
1580
«A deux conditions peuvent se racheter;
1581
«Qu'avec Eliacin on mette en ma puissance
1582
«Un trésor dont je sais qu'ils ont la connaissance,
1583
«Par votre roi David autrefois amassé,
1584
«Sous le sceau du secret au grand prêtre laissé.
1585
«Va, dis-leur qu'à ce prix je leur permets de vivre.»
1586
JOAD
Quel conseil, cher Abner, croyez-vous qu'on doit suivre?
1587
ABNER
Et tout l'or de David , s'il est vrai qu'en effet
1588
Vous gardiez de David quelque trésor secret;
1589
Et tout ce que des mains de cette reine avare
1590
Vous avez pu sauver et de riche et de rare,
1591
Donnez-le. Voulez-vous que d'impurs assassins
1592
Viennent briser l'autel, brûler les chérubins;
1593
Et, portant sur notre arche une main téméraire,
1594
De votre propre sang souiller te sanctuaire?
1595
JOAD
Mais siérait-il, Abner , à des coeurs généreux
1596
De livrer au supplice un enfant malheureux,
1597
Un enfant que Dieu même à ma garde confie,
1598
Et de nous racheter aux dépens de sa vie?
1599
ABNER
Hélas! Dieu voit mon coeur. Plût à ce Dieu puissant
1600
Qu'Athalie oubliât un enfant innocent,
1601
Et que du sang d'Abner sa cruauté contente
1602
Crût calmer par ma mort le ciel qui la tourmente!
1603
Mais que peuvent pour lui vos inutiles soins?
1604
Quand vous périrez tous, en périra-t-il moins?
1605
Dieu vous ordonné-t-il de tenter l'impossible?
1606
Pour obéir aux lois d'un tyran inflexible,
1607
Moïse, par sa mère au Nil abandonné,
1608
Se vit, presque en naissant, à périr condamné;
1609
Mais Dieu, le conservant contre toute espérance,
1610
Fit par le tyran même élever son enfance.
1611
Qui sait ce qu'il réserve à votre Eliacin;
1612
Et si, lui préparant un semblable destin,
1613
Il n'a point de pitié déjà rendu capable
1614
De nos malheureux rois l'homicide implacable?
1615
Du moins, et Josabeth comme moi l'a pu voir,
1616
Tantôt à son aspect je l'ai vu s'émouvoir;
1617
J'ai vu de son courroux tomber la violence.
1618
(A Josabeth.) Princesse, en ce péril vous gardez le silence?
1619
Hé quoi! pour un enfant qui vous est étranger
1620
Souffrez-vous que sans fruit Joad laisse égorger
1621
Vous, son fils, tout ce peuple, et que le feu dévore
1622
Le seul lieu sur la terre où Dieu veut qu'on l'adore?
1623
Que feriez-vous de plus, si des rois vos aïeux
1624
Ce jeune enfant était un reste précieux?
1625
JOSÀBETH
(bas à Joad.) Pour le sang de ses rois vous voyez sa tendresse:
1626
Que ne lui parlez-vous?
1627
JOAD
Il n'est pas temps , princesse.
ABNER
Le temps est cher, seigneur, plus que vous ne pensez.
1628
Tandis qu'à me répondre ici vous balancez,
1629
Mathan, près d'Athalie, étincelant de rage,
1630
Demande te signal, et presse le carnage.
1631
Faut-il que je me jette à vos sacrés genoux?
1632
Au nom du lieu si saint qui n'est ouvert qu'à vous,
1633
Lieu terrible, où de Dieu la majesté repose,
1634
Quelque dure que soit la loi qu'on vous impose,
1635
De ce coup imprévu songeons à nous parer.
1636
Donnez-moi seulement le temps de respirer;
1637
Demain, dès cette nuit, je prendrai des mesures
1638
Pour assurer le temple et venger ses injures.
1639
Mais je vois que mes pleurs et que mes vains discours
1640
Pour vous persuader sont un faible secours;
1641
Votre austère vertu n'en peut être frappée:
1642
Eh bien! trouvez-moi donc quelque arme, quelque épée;
1643
Et qu'aux portos du temple, où l'ennemi m'attend,
1644
Abner puisse du moins mourir en combattant.
1645
JOAD
Je me rends. Vous m'ouvrez un avis que j'embrasse:
1646
De tant de maux , Abner, détournons la menace.
1647
Il est vrai, de David' un trésor est resté,
1648
La garde en fut commise à ma fidélité;
1649
C'était des tristes Juifs l'espérance dernière,
1650
Que nies soins vigilants cachaient à la lumière.
1651
Mais puisqu'à votre reine il faut te découvrir,
1652
Je vais la contenter; nos, portes vont s'ouvrir.
1653
De ses plus braves chefs qu'elle entre accompagnée;
1654
Mais de nos saints autels qu'elle tienne éloignée
1655
D'un ramas d'étrangers l’indiscrète fureur:
1656
Du pillage du temple épargnez-moi l'horreur.
1657
Des prêtres, des enfants lui feraient-ils quelque ombre?
1658
De sa suite avec vous qu'elle règle le nombre.
1659
Et quant à cet enfant si craint, si redouté,
1660
De votre coeur, Abner, je connais l'équité,
1661
Je vous veux devant elle expliquer sa naissance:
1662
Vous verrez s'il le faut remettre en sa puissance;
1663
Et je vous ferai juge entre Athalie et lui.
1664
ABNER
Ah! je le prends déjà, seigneur, sous mon appui:
1665
Ne craignez rien. Je cours vers celle qui m'envoie.
1666
SCÈNE III.
(
JOAD, JOSABETH, ZACHARIE, SALOMITH, ISMAEL, DEUX LÉVITES, LE CHOEUR.
)
JOAD
Grand Dieu! voici ton heure, on t'amène ta proie!
1667
Ismaël, écoutez.
1668
(
(II lui parle bas.)
)
JOSABETH
Puissant maître des cieux,
Remets-lui le bandeau dont tu couvris ses yeux
1669
Lorsque , lui dérobant tout le fruit de son crime,
1670
Tu cachas dans mon sein cette tendre victime!
1671
JOAD
Allez, sage Ismaël, ne perdez point de temps;
1672
Suivez de point en point ces ordres importants:
1673
Surtout qu'à son entrée, et que sur son passage
1674
Tout d'un calme profond lui présente l'image.
1675
Vous, enfants, préparez un trône pour Joas;
1676
Qu'il s'avance suivi de nos sacrés soldats.
1677
Faites venir aussi sa fidèle nourrice,
1678
Princesse, et de vos pleurs que la source tarisse.
1679
(A un lévite.) Vous, dès que cette reine, ivre d'un fol orgueil,
1680
De la porte du temple aura passé le seuil,
1681
Qu'elle ne pourra plus retourner en arrière,
1682
Prenez soin qu'à l'instant la trompette guerrière
1683
Dans le camp ennemi jette un subit effroi:
1684
Appelez tout le peuple au secours de son roi;
1685
Et faites retentir jusques à son oreille
1686
De Joas conservé l'étonnante merveille.
1687
Il vient.
1688
SCÈNE IV.
(
JOAS, JOAD, JOSABETH , ZACHARIE , SALOMITH, AZARIAS, TROUPE DE PRÊTRES ET DE LÉVITES , LE CHOEUR.
)
JOAD
(continue.) Lévites saints , prêtres de notre Dieu,
Partout sans vous montrer environnez ce lieu;
1689
Et, laissant à mes soins gouverner voire zèle,
1690
Pour paraître attendez que ma voix vous appelle.
1691
(Ils se cachent tous.) Roi, je crois qu'à vos voeux cet espoir est permis,
1692
Venez voir à vos pieds tomber vos ennemis.
1693
Celle dont la fureur poursuivit votre enfance
1694
Vers ces lieux à grands pas pour vous perdre s'avance;
1695
Mais ne la craignez point: songez qu'autour de vous
1696
L'ange exterminateur est debout avec nous.
1697
Montez sur votre trône, et... Mais la porte s'ouvre:
1698
Permettez un moment que ce voile vous couvre.
1699
(Il tire un rideau.) Vous changez de couleur, princesse!
1700
JOSABETH
Ah! sans pâlir,
Puis-je voir d'assassins te temple se remplir?
1701
Quoi! ne voyez-vous pas quelle nombreuse escorte...
1702
JOAD
Je vois que du saint temple on referme la porte:
1703
Tout est en sûreté.
1704
SCÈNE V
(
JOAS, ATHALIE , JOAD , JOSABETH, ABNER, SUITE D'ATHALIE.
)
(
(Joas est caché derrière le rideau.)
)
ATHALIE
(à Joad.) Te voilà, séducteur,
De ligues, de complots , pernicieux auteur,
1705
Qui dans le trouble seul as mis tes espérances,
1706
Eternel ennemi des suprêmes puissances!
1707
En l'appui de ton Dieu tu l'étais reposé:
1708
De ton espoir frivole es-tu désabusé ?
1709
Il laisse en mon pouvoir et son temple et ta vie.
1710
Je devrais sur l'autel où ta main sacrifie
1711
Te... Mais du prix qu'on m'offre il faut me contenter.
1712
Ce que lu m'as promis songe à l'exécuter:
1713
Cet enfant, ce trésor qu'il faut qu'on me remette,
1714
Où sont-ils?
1715
JOAD
Sur-le-champ tu seras satisfaite:
Je le les vais montrer l'un et l'autre à la fois.
1716
(
(Le rideau se tire. On voit Joas sur son trône; sa nourrice est à genoux à sa droite; Azarias, l'épée à la main, est debout à sa gauche; et près de lui Zacharie et Salomith sont à genoux sur les degrés du trône; plusieurs lévites, l'épée à la main, sont rangés sur les côtés.)
)
Paraissez, cher enfant, digne sang de nos rois.
1717
Connais-lu l'héritier du plus saint des monarques,
1718
Reine? De ton poignard connais du moins ces marques.
1719
Voilà ton roi, ton fils, le fils d'Ochosias.
1720
Peuples, et vous, Abner, reconnaissez Joas.
1721
ABNER
Ciel!
1722
ATHALIE
(à Joad.) Perfide!
JOAD
Vois-tu cette Juive fidèle
Dont tu sais bien qu'alors il suçait la mamelle?
1723
Il fut par Josàbeth à la rage enlevé:
1724
Ce temple te reçut, et Dieu l'a conservé.
1725
Des trésors de David voilà ce qui me reste.
1726
ATHALIE
Ta fourbe à cet enfant, traître, sera funeste.
1727
D'un fantôme odieux, soldats, délivrez-moi.
1728
JOAD
Soldats du Dieu vivant, défendez votre roi.
1729
(
(Le fond du théâtre s'ouvre: on voit le dedans, du temple; et les lévites armés entrent de tous côtés sur la scène.)
)
ATHALIE
Où suis-je? 0 trahison! ô reine infortunée!
1730
D'armes et d'ennemis je suis environnée!
1731
JOAD
Tes yeux cherchent en vain, tu ne peux échapper,
1732
Et Dieu de toutes parts a su t'envelopper.
1733
Ce Dieu que tu bravais en nos mains t'a livrée:
1734
Rends-lui compte du sang dont tu t'es enivrée.
1735
ATHALIE
Quoi! la peur a glacé mes indignes soldats!
1736
Lâche Aimer, dans quel piège as-tu conduit mes pas?
1737
ABNER
Reine, Dieu m'est témoin...
1738
ATHALIE
Laisse là ton Dieu, traître,
Et venge-moi.
1739
ABNER
(se jetant aux pieds de Joas.) Sur qui? sur Joas! sur mon maître!
ATHALIE
Lui Joas! lui ton roi! Songez, méchants, songez
1740
Que mes armes encor vous tiennent assiégés.
1741
J'entends à haute voix tout mon camp qui m'appelle.
1742
On vient à mon secours: tremblez, troupe rebelle!
1743
SCÈNE VI
(
JOAS, ATHALIE, JOAD, ISMAEL, ET TOUS LES ACTEURS DE LA SCÈNE PRÉCÉDENTE.
)
ISMAEL
Seigneur, le temple est libre et n'a plus d'ennemis:
1744
L'étranger est en fuite, et le Juif est soumis.
1745
Comme le vent dans l'air dissipe la fumée,
1746
La voix du Tout-Puissant a chassé cette armée.
1747
Nos lévites, du haut de nos sacrés parvis,
1748
D'Ochozias au peuple ont annoncé le fils,
1749
Ont conté son enfance au glaive dérobée,
1750
Et la fille d'Achab dans te piège tombée.
1751
Partout en même temps la trompette a sonné:
1752
Et ses sons et leurs cris dans son camp étonné
1753
Ont répandu le trouble et la terreur subite
1754
Dont Gédéon frappa le fier Madianite.
1755
Les Tyriens, jetant armes et boucliers,
1756
Ont, par divers chemins, disparu les premiers;
1757
Quelques Juifs éperdus ont aussi pris la fuite;
1758
Mais, de Dieu sur Joas admirant la conduite,
1759
Le reste à haute voix s'est pour lui déclaré.
1760
Enfin, d'un même esprit tout te peuple inspiré,
1761
Femmes, vieillards, enfants, s'embrassant avec joie,
1762
Bénissent le Seigneur et celui qu'il envoie.
1763
Tous chantent de David te fils ressuscité.
1764
Baal est en horreur dans la sainte cité;
1765
De son temple profane on a brisé les portes;
1766
Mathan est égorgé.
1767
ATHALIE
Dieu des Juifs , tu l'emportes
Oui, c'est Joas; je cherche en vain à me tromper:
1768
Je reconnais l'endroit où je te fis frapper;
1769
Je vois d'Ochozias et le port et le geste;
1770
Tout me retrace enfin un sang que je déleste.
1771
David, David triomphe; Achab seul est détruit.
1772
Impitoyable Dieu, toi seul as tout conduit!
1773
C'est toi qui, me flattant d'une vengeance aisée,
1774
M'as vingt fois en un jour à moi-même opposée:
1775
Tantôt pour un enfant excitant mes remords,
1776
Tantôt m'éblouissant de tes riches trésors
1777
Que j'ai craint de livrer aux flammes, au pillage.
1778
Qu'il règne donc ce fils, ton soin et ton ouvrage;
1779
Et que, pour signaler son empire nouveau,
1780
On lui fasse en mon sein enfoncer le couteau!
1781
Voici ce qu'en mourant lui souhaite sa mère:
1782
Que dis-je, souhaiter! je me flatte, j'espère
1783
Qu'indocile à ton joug, fatigué de ta loi,
1784
Fidèle au sang d'Achab qu'il a reçu de moi,
1785
Conforme à son aïeul, à son père semblable,
1786
On verra de David l'héritier détestable
1787
Abolir tes honneurs, profaner ton autel,
1788
Et venger Athalie, Achab, et Jézabel.
1789
(
(Athalie sort, les lévites la suivent.)
)
JOAD
Qu'à l'instant hors du temple elle soit emmenée,
1790
Et que la sainteté n'en soit point profanée.
1791
Allez, sacrés vengeurs de vos princes meurtris,
1792
De leur sang par sa mort faire cesser les cris.
1793
Si quelque audacieux embrasse sa querelle,
1794
Qu'à la fureur du glaive on le livre avec elle.
1795
SCÈNE VII
(
JOAS, JOAD, JOSABETH, ABNER, ET TOUS LES ACTEURS DELA SCÈNE PRÉCÉDENTE.
)
JOAS
(descendu de son trône.) Dieu, qui voyez mon trouble et mon affliction,
1796
Détournez loin de moi sa malédiction,
1797
Et ne souffrez jamais qu'elle soit accomplie:
1798
Faites que Joas meure avant qu'il vous oublie.
1799
JOAD
(aux lévites.) Appelez tout te peuple, et montrons-lui son-roi:
1800
Qu'il lui vienne en ses mains renouveler sa foi.
1801
Roi, prêtres, peuple, allons, pleins de reconnaissance,
1802
De Jacob avec Dieu confirmer l'alliance,
1803
Et, saintement confus de nos égarements,
1804
Nous rengager à lui par de nouveaux serments.
1805
Abner, auprès du roi reprenez votre place.
1806
SCÈNE VIII
(
JOAS, JOAD, UN LÉVITE, ET TOUS LES ACTEURS DE LA SCÈNE PRÉCÉDENTE.
)
JOAD
(au lévite.) Eh bien! de cette impie a-t-on puni l'audace?
1807
LE LÉVITE
Le fer a de sa vie expié tes horreurs.
1808
Jérusalem, longtemps en proie à ses fureurs,
1809
De son joug odieux à la fin soulagée,
1810
Avec joie en son sang la regarde plongée.
1811
JOAD
Par cette fin terrible, et due à ses forfaits,
1812
Apprenez, roi des Juifs, et n'oubliez jamais,
1813
Que les rois dans le ciel ont un juge sévère,
1814
L'innocence un vengeur, et l'orphelin un père.
1815