Madame de Villedieu

Le favori

El favorito (Traducción)

Villedieu, Madame de. <<Le favori.>> Édité par Silvia Hueso Fibla pour la Bibliothèque munérique EMOTHE. ARTELOPE - EMOTHE Universitat de València, 2025.

Joan Oleza Simó (Investigador principal) Hueso Fibla, Silvia (Editor digital)

Français · 1432 versos

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Acteurs

LE ROI DE BARCELONE
MONCADE Son favori
CLOTAIRE Prince réfugié
LINDAMIRE Maîtresse du Favori
D. ELVIRE Dame de la Cour
LÉONOR autre Dame de la Cour
DON ALVAR Ami du Favori
CARLOS Capitaine des Gardes

ACTE I

( La scène est sur une terrasse dans la Maison de campagne du Favori. )

SCÈNE PREMIÈRE.

( Moncade, Don Alvar. )
MONCADE.
Enfin nous voilà seuls, cette foule importune 1
Qu'attache auprès de moi l'éclat de ma fortune, 2
Me traite ce matin si favorablement, 3
Que je puis, Don Alvar, m'échapper un moment : 4
Donnons un temps si cher au beau feu qui m'inspire, 5
C'est sur cette terrasse où loge Lindamire 6
Essayons de la voir. 7
DON ALVAR.
Pour un pareil dessein,
Vous avez oublié qu'il est un peu matin. 8
MONCADE.
Oui, mais j'avais besoin de cette diligence 9
Pour tromper des flatteurs l'extrême vigilance, 10
Et quand un favori qu'obsèdent tous leurs soins, 11
Peut avoir le bonheur de sortir sans témoins ; 12
Que l'effet empressé de leur exactitude,​ 13
Lui permet de jouir d'un peu de solitude, 14
Et de cacher sa route à leurs pas curieux, 15
Il est fort diligent ou fort chéri des Dieux. 16
DON ALVAR.
Quoi ? Toujours dans l'esprit ce dégoût effroyable, 17
Toujours votre faveur vous gêne et vous accable ? 18
L'heur de vous voir si grand, si craint et si chéri, 19
N'a pu vous faire aimer ce nom de favori. 20
MONCADE.
Bien que de ce grand nom je fasse peu de compte, 21
J'en discerne pourtant l'honneur d'avec la honte : 22
Le plaisir de me voir dans un illustre emploi 23
Propre à servir l'État, mes amis et mon Roi ; 24
Et l'heur d'être l'objet des bienfaits de mon Maître 25
Trouvent mon cœur sensible autant qu'il le doit être : 26
Mais de tout ce bonheur je goûte peu de fruit, 27
Quand j'ose envisager la peine qui le suit ; 28
Si tu pouvais savoir par un peu de pratique, 29
Ce qu'est un favori selon la voix publique, 30
Et quels pièges secrets chacun tend à ses pas ; 31
Mon dégoût pour ce rang ne t'étonnerait pas. 32
Un homme qui parvient à ce degré suprême, 33
Doit se garder de tous, et surtout de lui-même : 34
Car d'un calme apparent le plus souvent séduit, 35
Il s'endort sur la foi d'un vent qui le détruit ; 36
Pour goûter tous les fruits d'une pleine sagesse, 37
Il s'abandonne entier à sa délicatesse, 38
Et croit dessus son Roi n'avoir rien attenté 39
Quand il se fait chez lui Roi de la volupté.​ 40
Ah ! Qu'il fait Don Alvar suivre d'autres maximes​ 41
Envers les Souverains il est de certains crimes, 42
Qui bien qu'ils ne soient point défendus par nos Lois, 43
Blessent jusques au cœur la personne des Rois ; 44
Un Prince tient du Ciel la suprême puissance, 45
Le droit de commander est un bien de naissance : 46
Mais cet esprit du monde, et ce tendre talent 47
Qui tiennent moins du Roi que de l'homme galant, 48
Comme un Prince ne peut les devoir qu'à lui-même 49
Il en est plus jaloux que du pouvoir suprême, 50
Et c'est sur un tel point qu'un favori prudent, 51
Doit surtout éviter d'être son concurrent, 52
Qu'il doit incessamment veiller sur sa personne, 53
Car de quelques projets qu'un Monarque soupçonne, 54
Tout est également à redouter pour nous, 55
Et ses moindres désirs, sont des désirs jaloux. 56
DON ALVAR.
Vous m'étalez en vain cette frivole crainte 57
Vous êtes au-dessus d'une telle contrainte, 58
Vos soins pour cet État, vos vertus, votre sang, 59
Tout mérite chez vous l'éclat de votre rang ; 60
La fortune n'a fait que vous rendre justice, 61
Et loin que les faveurs partent de son caprice, 62
Elle eut dû faire plus pour vos fameux exploits 63
Et l'on sait que Moncade est sorti de nos Rois, 64
Depuis que celui-ci règne sur Barcelone 65
Votre bras fut toujours l'appui de sa Couronne, 66
Et quel que soit pour vous l'excès de ses bontés 67
Il doit peut-être plus au nom que vous portez : 68
Prenez donc sur vous-même une entière assurance, 69
Sans fatiguer le Ciel par votre indifférence, 70
Des faveurs qu'il vous fait connaître mieux le prix 71
Et ne rebutez plus le sort par vos mépris, 72
Car vous en faites trop, s'il faut qu'on vous le dise : 73
La parfaite amitié qui de tout temps nous lie, 74
M'oblige sur ce point à vous ouvrir mon cœur. 75
Chacun commence à voir avec quelle froideur, 76
Vous recevez du Roi les pressantes caresses, 77
Plaisirs, fêtes, bontés, présents, honneurs, largesses, 78
Rien ne peut de sa part vaincre l'ennui profond 79
Qu'on voit incessamment dépeint sur votre front, 80
D'où peut naître un chagrin si peu juste et si rude, 81
Vous avez votre Roi dans votre solitude, 82
Il a su pour charmer vos secrets déplaisirs, 83
Vous amener aussi l'objet de vos soupirs, 84
Que peut faire de plus, ce Prince qui vous aime, 85
Que de venir ici vous divertir lui-même ; 86
Que d'amener chez vous l'élite de la Cour, 87
Et parmi tout cela l'objet de votre amour, 88
Vous êtes dans un lieu, dont l'art et la nature, 89
Ont à l'envi formé l'admirable structure, 90
Et le Roi vous comblant d'un si rare bienfait, 91
Vous fit le plus beau don que Prince ait jamais fait, 92
Cette diversité de coteaux et de plaines, 93
Ces superbes jardins, ces marbres, ces fontaines, 94
Ces refuges sacrés de l'ombre et de l'effroi, 95
Ces fertiles déserts... 96
MONCADE.
Hélas ! Sont-ils pour moi ;
Ces antres retirés dont le charme t'enchante, 97
Et tous ces autres biens que ton zèle me vante ; 98
Il est vrai qu'à juger de ce lieu par vos yeux, 99
On le croit le séjour des anciens demi-Dieux, 100
Jamais avec tant d'art on n'assembla peut-être, 101
La splendeur de la pompe et la beauté champêtre, 102
Chaque endroit différent offre à notre désir 103
Pour chaque heure du jour un singulier plaisir : 104
Mais ami, que me sert ce bien de ma fortune, 105
Si de tant de beautés je n'en possède aucune, 106
Ces fertiles déserts si bien dépeints par toi, 107
Ont-ils quelques attraits qui soient connus de moi, 108
Il n'est antre si noir, ni grotte si profonde 109
Où je ne sois toujours étouffé du grand monde, 110
Le silence est un Dieu que je ne connais pas, 111
En vain d'un bois épais l'on vante les appas, 112
De tous mes Courtisans une foule sans nombre, 113
Me prive incessamment de la fraîcheur de l'ombre, 114
Du souffle des Zéphyrs, du murmure des eaux 115
Des parfums du Printemps et du chant des oiseaux, 116
Si quelquefois l'Écho surmontant cet obstacle, 117
Me fait ouïr sa voix, pour moi c'est un miracle, 118
Et de l'air dont le sort jusqu'ici m'a traité... 119
Mais voici de sa part nouvelle cruauté, 120
Il ne me manquait plus que le Prince Clotaire. 121

SCÈNE II.

( Clotaire, Moncade, Don Alvar. )
CLOTAIRE.
Ah, ah, je vous y prends notre cher solitaire, 122
Toute la Cour chez vous attend votre réveil, 123
Et vous êtes levé plus tôt que le Soleil, 124
C'est pour vous préparer à venir à la chasse. 125
MONCADE.
Je n'en suis pas Seigneur. 126
CLOTAIRE.
Cruel ! Quelle disgrâce
Venez-vous m'annoncer, ô Dieux ! Quel désespoir, 127
Quoi ? Je vais donc passer tout un jour sans vous voir ? 128
Ah ! Cela ne se peut. 129
MONCADE.
bas. Quelle bassesse extrême.
CLOTAIRE.
Et je serais plutôt séparé de moi-même, 130
Je ne puis vous quitter, et je vais dire au Roi, 131
Que si vous ne venez il peut aller sans moi. 132
MONCADE.
Gardez-vous bien Seigneur... 133
CLOTAIRE.
Il faut qu'il vous l'ordonne,
Dut-il même venir l'ordonner en personne, 134
Je cours l'en supplier. 135

SCÈNE III.

( Moncade, Don Alvar. )
MONCADE.
Ne prenez pas ce soin ;
Seigneur, car... Mais ô Dieux ! Il est déjà bien loin, 136
Voyez en quel état il va mettre mon âme, 137
J'espérais de donner tout ce jour à ma flamme, 138
Et j'ai fait cent efforts pour me le ménager, 139
Qu'il va tous rendre vains feignant de m'obliger ; 140
Ah ! De tous mes flatteurs le plus insupportable. 141
DON ALVAR.
Il est vrai qu'il a tort de vous trouver aimable ; 142
Son zèle vous offense, à le dire entre nous, 143
Quoi ne pouvoir passer un seul jour loin de vous, 144
Ce malheur est sensible, il faut qu'on vous l'avoue. 145
MONCADE.
Hé ! Bien donc, je consens que ta bonté le loue. 146
DON ALVAR.
Non, non, puisqu'il vous aime il vous fait trop de mal. 147
MONCADE.
Il m'aime, hé ! Justes Dieux, ce lâche est mon rival, 148
Les yeux de Lindamire ont embrasé son âme : 149
Mais il n'ose avouer une si belle flamme, 150
Par la crainte qu'il a de choquer ma faveur, 151
Et de s'ôter en moi peut-être un protecteur, 152
Une terreur si basse a sur lui tant d'empire, 153
Qu'il me cède en tous lieux la main de Lindamire, 154
M'accable des effets de son zèle indiscret, 155
Et le traître qu'il est me poignarde en secret. 156
DON ALVAR.
Un homme tel que lui doit peu donner de crainte, 157
Que pourront contre vous son amour et sa feinte, 158
Vaincu, dépossédé, fugitif, malheureux, 159
Et venant implorer du secours en ces lieux ; 160
Que peut-il espérer d'une si vaine flamme. 161
MONCADE.
Il est amant et Prince, et Lindamire est femme ; 162
Et d'ordinaire, Ami, ce beau sexe est trompeur, 163
S'il faut même aujourd'hui que je t'ouvre mon cœur, 164
Je commence à juger que l'amour de Clotaire, 165
Est un puissant obstacle à l'Hymen que j'espère, 166
Lindamire avec art veut le dissimuler, 167
Cherche un autre prétexte à pouvoir reculer ; 168
Le soupçon supposé d'un peu de méfiance, 169
Et son deuil qu'elle oppose à mon impatience, 170
L'ont su jusques ici défendre adroitement : 171
Mais en vain l'on se cache aux regards d'un amant ; 172
Elle attend, elle attend le succès de nos armes, 173
Le nom de Souveraine a de soi tant de charmes 174
Que si dans ses États Clotaire est rétabli, 175
Elle mettra bientôt tous mes soins en oubli : 176
Voilà de ses longueurs la cause véritable. 177
DON ALVAR.
Ne la soupçonnez pas d'un dessein si blâmable ; 178
Vous devez la connaître, et vous lui faites tort. 179
MONCADE.
Hélas ! Nul ne connaît ce qui dépend du sort, 180
La loi du changement est une loi commune 181
Et l'amour a sa Roue ainsi que la fortune : 182
Mais Lindamire sort, laisse-nous seuls, amour 183
Ôte-moi mes soupçons, ou la vie en ce jour. 184

SCÈNE IV.

( Lindamire, Moncade. )
LINDAMIRE.
Ces champs, ce bois, cette verdure ; 185
Les plus farouches animaux, 186
Les doux oiseaux 187
Tout aime en la nature. 188
MONCADE.
Elle lit. 189
LINDAMIRE.
Puisque l'amour sait enflammer
Les objets les plus insensibles,
Si nos coeurs en sont susceptibles,
Hélas ! Faut-il les en blâmer.
MONCADE.
Ce soupir en fait assez comprendre,
Ah ! Qu'heureux est l'objet d'un mouvement si tendre : 190
Mais elle m'aperçoit. À cette heure en ces lieux, 191
Madame, je doutais du rapport de mes yeux. 192
Quoi cette diligence est-elle sans mystère ? 193
LINDAMIRE.
Oui sans doute, Seigneur, et de plus ordinaire ; 194
Je prends tous les matins un plaisir sans pareil, 195
À voir dans ce beau lieu le lever du Soleil ; 196
Il embellit alors, se mêlant à l'Aurore, 197
D'un émail naturel tous les endroits qu'il dore, 198
Dans ces moments on voit les folâtres zéphyrs 199
Pousser autour des fleurs mille faibles soupirs, 200
Et parfumant les airs de leurs douces haleines, 201
Reverdir, et sécher le gazon des fontaines, 202
Je vous en fais, Seigneur, un fidèle tableau, 203
Jugeant bien que pour vous il doit être nouveau ; 204
Un homme qui soutient le poids d'une Couronne, 205
Goûte peu ces plaisirs que la Campagne donne. 206
MONCADE.
Il est vrai que les soins où m'attachent les Dieux 207
Sont un puissant obstacle au plaisir de mes yeux ; 208
Mais si contre ces soins mon triste cœur murmure, 209
Ce n'est pas pour ces biens qu'étale la nature ; 210
Il m'importerait peu de voir naître le jour, 211
Si je pouvais donner plus de temps à l'amour, 212
Si mille effets pressants du feu qui me dévore, 213
Vous prouvaient à quel point Moncade vous adore, 214
Qu'une faveur contraire à mon juste désir 215
Me laissât pour vous voir un peu plus de loisir, 216
Et qu'enfin... 217
LINDAMIRE.
En amour chacun a sa manière,
Celle d'un favori doit être singulière, 218
Tous ces pas superflus, tous ces empressements, 219
Tous ces soins affectés des vulgaires amants, 220
Sont interdits, Seigneur, à ceux de votre espèce, 221
L'inutile tribut de leur vaine tendresse, 222
Leurs pleurs et leurs soupirs, leur assiduité, 223
Sont proprement les fruits de leur oisiveté. 224
MONCADE.
Mais un amant oisif est souvent plus aimable, 225
Qu'un toujours occupé que l'embarras accable, 226
La Patente plaît moins à l'amour qu'un poulet,​ 227
Et ce Dieu n'aime point les soins du cabinet.​ 228
LINDAMIRE.
Vous apercevez-vous qu'il dédaigne les vôtres. 229
MONCADE.
Ah ! Nous ne voyons point ce qu'on sent pour nous autres, 230
Et c'est d'un favori le plus pressant ennui, 231
Que d'avoir comme il a tant d'attraits hors de lui, 232
Sa gloire a plus d'amis bien souvent que lui-même, 233
Quelquefois on le hait au même temps qu'on l'aime ; 234
On ne peut discerner dans ce qu'il a d'appas, 235
Ce qu'il a d'étranger, de ce qui ne l'est pas, 236
Et tel est amoureux de ce qui l'environne, 237
Qui n'a jamais pensé peut-être à sa personne. 238
LINDAMIRE.
C'est être sur ce point un peu trop délicat, 239
Vous êtes proprement jaloux de votre éclat, 240
Sans savoir si c'est vous, ou si c'est lui qu'on aime, 241
Si quelqu'un les confond, faites-en tout de même, 242
Pourvu qu'on soit heureux, je soutiens quant à moi, 243
Qu'on peut bien se passer de s'enquérir pourquoi. 244
MONCADE.
Ce précepte me semble utile et raisonnable ; 245
Mais, Madame, en amour il n'est pas recevable ; 246
L'amour est de lui-même, et le but et l'objet, 247
Il renferme et produit la cause et son effet, 248
Et sitôt que son feu se glisse dans une âme, 249
Si quelque autre intérêt se mêle à cette flamme, 250
Que dans l'objet aimé l'on trouve des appas, 251
Qui ne soient point de lui, dès lors on n'aime pas ; 252
Jugez donc sur ce point si ma peine est extrême, 253
Moi de qui les appas sont tous hors de moi-même, 254
Peut-être mon respect, mon amour, et ma foi, 255
Sont les moindres attraits... 256

SCÈNE V.

( Moncade, Lindamire, Don Alvar. )
DON ALVAR.
Seigneur, voici le Roi.
MONCADE.
Le Roi ! 257
DON ALVAR.
Oui.
MONCADE.
Juste Ciel !
LINDAMIRE.
Adieu je me retire.
DON ALVAR.
Il est seul et chagrin. 258
MONCADE.
Cours après Lindamire,
Pour savoir en quel lieu je puis tantôt la voir : 259
Qu'on fait malaisément l'amour et son devoir, 260
Et qu'au cœur délicat se trouve de faiblesse, 261
Quand il sert à la fois, son Maître et sa Maîtresse. 262

SCÈNE VI.

( Le Roi, Moncade. )
LE ROI.
Ce n'est donc qu'à dessein de nourrir votre ennui 263
Que vous vous dispensez de me suivre aujourd'hui, 264
C'est pour être chagrin, rêveur, mélancolique 265
Que vous me supposez une affaire publique, 266
Et le bien d'être seul touche plus votre esprit 267
Que les empressements d'un Roi qui vous chérit ; 268
Ce procédé m'étonne, et pour ne vous rien taire, 269
Cette fâcheuse humeur commence à me déplaire ; 270
Je suis jaloux de voir que toute ma faveur 271
N'ait pu jusques ici vaincre votre froideur, 272
Que les Dieux nous ayant formés ce que nous sommes, 273
Les Rois puissent si peu pour le bonheur des hommes, 274
Puisqu'avec tout l'effort du pouvoir Souverain, 275
Je ne puis rendre heureux l'ouvrage de ma main ; 276
Souhaitez, demandez, éprouvez mon estime 277
Par tout ce qu'un sujet peut souhaiter sans crime, 278
Ne me déguisez rien, ouvrez-moi votre cœur, 279
Parlez, que vous fait-il ? 280
MONCADE.
Pardonnez-moi, Seigneur,
Si sur un tel discours, je ne sais que répondre, 281
Cet excès de bontés doit si fort me confondre 282
Que je croirais, grand Roi, l'avoir peu mérité, 283
S'il laissait mon esprit dans quelque liberté, 284
Il le faut toutefois, mon silence est un crime, 285
Il faut qu'à vos genoux, Monarque magnanime, 286
Je jure que mes yeux ont démenti mon cœur, 287
S'ils n'ont pas assez bien exprimé mon bonheur : 288
Oui j'atteste... 289
LE ROI.
Arrêtez, ou soyez plus sincère,
Ces frivoles serments aigriraient ma colère ; 290
Parlez avec franchise et sachez qu'aussi bien 291
Tous vos déguisements ne serviraient de rien, 292
Cent soupirs échappés, et cent plaintes secrètes 293
Ont été de vos maux d'assez bons interprètes, 294
Je ne demande pas votre aveu là-dessus, 295
Apprenez pour finir des discours superflus 296
Que je veux cet effet de votre obéissance, 297
Qu'il y va de ma joie et de ma bienveillance, 298
Et qu'en vous obstinant à trahir mes souhaits 299
Vous perdez aujourd'hui ma faveur pour jamais. 300
MONCADE.
Ah Seigneur quel arrêt ! 301
LE ROI.
Il est irrévocable.
MONCADE.
Où me réduisez-vous, Monarque incomparable, 302
Qu'exigez-vous de moi, juste Ciel, et comment 303
Puis-je oser de mon Roi faire mon confident. 304
Ô Dieux ! À ce nom seul tout mon respect s'étonne, 305
Il ne peut consentir... 306
LE ROI.
Mais enfin je l'ordonne.
MONCADE.
Hé bien Seigneur ? Hé bien il faut vous obéir, 307
Je vais vous satisfaire, et je vais me trahir, 308
Vous me le commandez. 309
LE ROI.
Ta longueur m'importune
Parle. 310
MONCADE.
Je suis jaloux de ma propre fortune,
Ce n'est pas moi qu'on aime, on aime vos faveurs 311
Et vos bienfaits, Seigneur, m'enlèvent tous les cœurs, 312
Ce serait pour mon âme un sujet d'allégresse, 313
Si le sort me laissait le cœur de ma maîtresse ; 314
Je sens bien qu'il est doux et glorieux pour moi 315
De devoir mes amis aux bontés de mon Roi, 316
Je voudrais dans l'ardeur du zèle qui m'inspire 317
Que je vous dusse aussi tout l'air que je respire ; 318
Que je ne pusse agir ni vivre que par vous, 319
Tant d'un devoir si cher les nœuds me semblent doux : 320
Mais, Seigneur, en amour c'est un plaisir extrême 321
De ne devoir qu'à soi le cœur de ce qu'on aime, 322
Et l'on meurt mille fois quand un objet chéri 323
Peut confondre l'Amant avec le favori. 324
LE ROI.
Quoi de votre chagrin c'est là l'unique cause ? 325
MONCADE.
Pour qui n'aimerait point ce serait peu de chose ; 326
Mais l'amour eut toujours sa politique à part, 327
Une chimère, un rien, est tout à son égard, 328
Et puisqu'il faut ici vous dire ma faiblesse, 329
Si mon rang partageait le cœur de ma maîtresse 330
Quand par lui je serais au comble de mes vœux 331
Dans mon âme en secret je serais malheureux, 332
Un véritable Amant de tout se fait ombrage, 333
Et l'on détruit l'amour sitôt qu'on le partage. 334
LE ROI.
Quoi toute ma tendresse et toute ma faveur 335
Ne sauraient l'emporter sur cette folle ardeur, 336
Donc je ne puis remplir ce cœur insatiable, 337
Et comblé de mes biens vous êtes misérable ; 338
Quand je verse sur vous mes plus tendres bienfaits 339
Devrait-il rien manquer, ingrat, à vos souhaits ; 340
Quoi je me donne entier à ce cœur téméraire, 341
Et je suis moins pour lui qu'une vaine chimère, 342
Qu'une vapeur d'amour dont il est enflammé ? 343
MONCADE.
Ah Seigneur ! Ah Seigneur ! Vous n'avez point aimé. 344
LE ROI.
Non je n'aimais que toi cruel, je le confesse, 345
Mais puisque pour ton cœur c'est peu que ma tendresse, 346
Qu'étant tout pour ton Roi, tu te crois malheureux, 347
Je t'abandonne entier à tes indignes feux, 348
Donne-toi pleinement aux devoirs de ta flamme, 349
Je saurai désormais faire choix de quelque âme, 350
Si sensible aux effets que produit ma faveur, 351
Que j'en ferai tout seul la peine et le bonheur. 352
MONCADE.
Daignez Seigneur : mais Dieux après cette menace 353
Il me laisse accablé d'ennuis et de disgrâce, 354
Ne l'abandonnons pas et faisons un effort 355
Pour modérer l'excès de ce bouillant transport. 356

ACTE II

SCÈNE I.

( Léonor, Dona Elvire. )
LÉONOR.
Vous vous moquez de moi Dona Elvire, ou je meure 357
De me faire sortir de ma chambre à cette heure, 358
Tout le monde repose on se rira de nous. 359
DONA ELVIRE.
Hé venez Léonor. 360
LÉONOR.
Mais où donc allez-vous,
Apprenez-moi du moins, la belle matineuse​, 361
Si c'est pour ménager une intrigue amoureuse 362
Ou bien pour consulter le mouvement des Cieux, 363
Que vous me conduisez à cette heure en ces lieux : 364
Qu'est-ce donc ? 365
DONA ELVIRE.
Son chagrin me fait pâmer de rire
C'est pour m'accompagner jusques chez Lindamire ; 366
Elle doit me donner pour prix un bracelet 367
Si je la trouve au lit en portant ce bouquet. 368
LÉONOR.
Sans mentir sur ce point nulle ne vous égale ; 369
À quoi bon tous ces soins envers votre rivale, 370
Avec empressement vous suivez tous ses pas. 371
DONA ELVIRE.
Ce sont ruses d'amour que vous n'entendez pas. 372
LÉONOR.
Non, j'en tombe d'accord, mais veuillez me les dire, 373
Nous trouverons toujours assez tôt Lindamire, 374
Et puis de tels soucis ne sont pas importants, 375
Jouissons un moment de la beauté du temps ; 376
Pour ne rien déguiser, je ne puis vous comprendre, 377
J'ai quelquefois aimé, car qui peut s'en défendre ? 378
Vous savez qu'ici-bas tout s'enflamme à son tour, 379
Et qu'enfin la plus prude a son heure en amour ; 380
L'amour m'a donc aussi comme une autre enflammée, 381
Et j'avais comme vous une rivale aimée : 382
Mais, ou vous n'aimez pas comme les autres font, 383
Ou mon cœur n'est pas fait comme les autres sont, 384
Car sitôt qu'à mes yeux sa flamme fut connue, 385
Cent fois plus que la mort j'appréhendais sa vue ; 386
À son nom seulement je frémissais d'horreur, 387
Et si je l'avais pu j'aurais mangé son cœur. 388
DONA ELVIRE.
C'est aussi pour servir la haine qui m'inspire 389
Que l'on me voit sans cesse auprès de Lindamire, 390
Par là je lui ravis le doux contentement 391
D'oser entretenir Moncade librement, 392
Sur le prétexte adroit de ma fausse tendresse 393
Je trouble ses plaisirs avec tant de finesse 394
Que sans qu'on s'en défie à peine en tout un jour 395
Trouve-t-il un instant pour lui parler d'amour ; 396
Est-il pour une Amante une peine plus rude, 397
Je la contemple alors dans son inquiétude, 398
Elle devient chagrine et presque en un moment 399
Son visage et ses yeux changent visiblement, 400
Son humeur devient sombre et sa mélancolie 401
Fait que Moncade même auprès d'elle s'ennuie, 402
Il croit l'importuner, il en devient jaloux, 403
Et moi dans ces moments je lui darde mes coups, 404
Je fais tous mes efforts pour en être louée, 405
J'anime mon esprit ; je deviens enjouée, 406
Et dans ma belle humeur j'étale des appas 407
Que sans trop me flatter Lindamire n'a pas ; 408
Est-ce l'entendre ? 409
LÉONOR.
Oui, mais aussi notre chère,
Si c'est l'entendre bien, c'est être peu sincère, 410
Et si Moncade vient à s'en apercevoir, 411
Croyez-moi, bannissez pour jamais votre espoir, 412
Si l'amour n'est fondé sur une haute estime. 413
DONA ELVIRE.
Hé la ruse en amour ne passe point pour crime, 414
Ce sont vieilles erreurs et soucis superflus 415
Tant d'estime ne sert que quand on ne plaît plus, 416
Quand on n'a plus d'appas pour paraître agréable, 417
Il est bon de tâcher à se rendre estimable, 418
Il faut charmer l'esprit ne pouvant faire mieux ; 419
Mais quand un jeune amant se rend à de beaux yeux, 420
Il borne à ce qu'il voit son estime et sa flamme, 421
Et ne s'avise pas d'aller jusques à l'âme ; 422
Le secret est de plaire, et l'on voit en effet 423
Que chacun croit toujours ce qu'il aime, parfait : 424
Plaisons donc dans le temps d'une belle jeunesse, 425
Et laissons sans regret l'estime à la vieillesse, 426
Se pique qui voudra de grande probité, 427
Pour moi je ne veux point de cette qualité 428
Et comme parle temps elle m'est destinée, 429
J'attends pour l'obtenir ma cinquantième année. 430
LÉONOR.
Voilà d'une coquette à peu près la leçon.​ 431
DONA ELVIRE.
Certes je ne sais pas si je la suis ou non ; 432
Mais je m'aime beaucoup et j'aime fort à plaire, 433
J'aime assez le grand bruit et je hais le mystère, 434
Je ne fais moins pour autrui, que je ne fais pour moi, 435
Et la joie est en tout et ma règle et ma loi, 436
Si c'est ce qu'on appelle à présent des coquettes ; 437
Il est vrai je la suis. 438
LÉONOR.
Oui, sans doute vous l'êtes,
Et je dois par les lois d'une pure amitié 439
Vous donner là-dessus un avis par pitié, 440
Qu'il vous profite ou non, je ne saurais le taire ; 441
Elvire, croyez-moi, devenez plus sincère, 442
Il n'est jamais trop tôt de faire son devoir, 443
Aussi bien vous formez un inutile espoir : 444
Lindamire est aimable et Moncade est fidèle, 445
Ne troublez point le cours d'une amitié si belle : 446
Mais il vient. 447

SCÈNE II.

( Moncade, Elvire, Léonor. )
ELVIRE.
Observez un peu notre entretien,
Vous verrez si je feins et si je l'entends bien. 448
MONCADE.
Éviter de me voir, quel crime ou quelle audace 449
Peut attirer sur moi cette grande disgrâce. 450
ELVIRE.
Il ne m'aperçoit pas. 451
MONCADE.
Qu'ai-je fait, qu'ai-je dit ;
Dieux qui voyez mon cœur. 452
LÉONOR.
Qu'il paraît interdit !
MONCADE.
Comment permettez-vous ce revers de fortune ? 453
ELVIRE.
Léonor, il nous voit. 454
MONCADE.
Ah rencontre importune !
Que je hais cette femme ! 455
ELVIRE.
Ainsi triste et rêveur.
MONCADE.
Vous voyez. 456
ELVIRE.
D'où vient donc cette fâcheuse humeur,
Au faîte des grandeurs où l'on vous voit atteindre 457
Qui pourrait vous donner juste lieu de vous plaindre. 458
MONCADE.
Hélas ! 459
ELVIRE.
Vous soupirez, serait-ce bien l'amour
Qui causerait, Seigneur, vos ennuis en ce jour ? 460
Ah je ne le crois pas, vous que chacun adore, 461
Quel que soit votre objet, votre flamme l'honore, 462
Et de votre conquête, on sait trop bien le prix 463
Pour payer votre amour d'un injuste mépris ! 464
MONCADE.
(La flatteuse.) 465
Que l'amour ne fait pas toujours toutes nos peines, 466
Tel croit souvent un homme au faîte du bonheur, 467
Qui ne pénètre pas le secret de son cœur, 468
Et l'aveugle fortune a si peu de constance 469
Que jamais nul ne doit juger sur l'apparence, 470
Tout éprouve ici-bas son instabilité. 471
ELVIRE.
De grâce épargnez-vous cette moralité ; 472
À quoi bon dans l'éclat où l'on vous voit paraître 473
Rêver sur un futur que nul ne peut connaître, 474
Jouissez du présent qui vous est glorieux 475
Et laissez l'avenir entre les mains des Dieux. 476
MONCADE.
Qui veut de sa raison faire un parfait usage, 477
Dans le calme du port doit penser à l'orage ; 478
C'est là qu'envisageant les malheurs qu'on prévoit, 479
Le sage s'y prépare et souvent y pourvoit : 480
De même les sujets qui remplissent ma place 481
Doivent incessamment rêver à leur disgrâce ; 482
Regarder le présent comme un moment qui fuit, 483
Et qu'on voit effacer par celui qui le suit. 484
De mille favoris les chutes étonnantes 485
Nous font voir à quel point le sort les rend fréquentes, 486
L'image du passé nous prédit l'avenir. 487
ELVIRE.
Effacez ce portrait de votre souvenir, 488
Pour moi je vous prédis sans le secours des charmes 489
Que vous n'aurez jamais à craindre que nos armes, 490
Et Seigneur pour les gens qui sont faits comme vous, 491
Ce n'est pas un grand mal que de sentir nos coups, 492
Si je sais bien juger des regards de nos belles, 493
Ils ne vous feront pas des blessures mortelles. 494
MONCADE.
Je crois que sur ce point, et ma vie et ma mort 495
Dépendraient assez des caprices du sort, 496
Selon qu'il me serait contraire ou favorable, 497
Je serais en amour heureux ou misérable, 498
Et pour ne rien celer je ne m'y connais pas 499
Où les bontés du Roi sont mes plus grands appas. 500
ELVIRE.
Vous pouvez dire vrai, Seigneur, pour quelques-unes ; 501
Car il est parmi nous des âmes bien communes, 502
Quand j'y songe pour moi je ne le cèle point 503
J'ai honte d'avouer mon sexe sur ce point, 504
Quand on m'appelle femme en certaine aventure 505
Mon visage en rougit comme de quelque injure. 506
MONCADE.
Vous seriez donc constante et malgré le malheur... 507
ELVIRE.
Vous vous souciez bien de le savoir, Seigneur, 508
Ayant si peu d'attraits, mon zèle et ma constance 509
Sont pour vous à mon sens d'assez peu d'importance : 510
Mais qu'ils le soient ou non j'atteste tous les Dieux, 511
Et consens si je mens de mourir à vos yeux ; 512
Que si le sort cessait de vous rendre justice, 513
Ni conseils, ni tourments, ni crainte du supplice 514
N'ébranleraient mon cœur ; mais pour quoi cet aveu 515
De la bouche d'Elvire, il vous importe peu, 516
Il faudrait des attraits de plus grande efficace. 517

SCÈNE III.

( Moncade, Dona Elvire, Léonor, Don Alvar. )
DON ALVAR.
N'avez-vous point appris d'où vient qu'on rompe la chasse ? 518
Et quel est le chagrin que témoigne le Roi ? 519
MONCADE.
Non, qu'est-ce ? 520
DON ALVAR.
Tout le monde en conçoit de l'effroi,
Il se promène seul dans cette galerie. 521
Si plein de sa douleur et de sa rêverie, 522
Qu'à peine il voit l'objet qui lui frappe les yeux. 523
MONCADE.
Seul, rêveur, et chagrin. Ah ! S'en est fait, grands Dieux. 524

SCÈNE IV.

( Moncade, Clotaire, Don Alvar, Dona Elvire, Léonor. )
CLOTAIRE.
Qu'a le Roi, cher ami, quelle douleur l'accable ? 525
MONCADE.
Je l'ignore Seigneur. Que je suis misérable ! 526
CLOTAIRE.
Vous l'ignorez, cela ne peut se concevoir 527
Si vous ne le savez qui pourrait le savoir, 528
Vous avez dans son cœur une trop grande place 529
Pour ne pas être instruit de tout ce qui s'y passe, 530
Vous nous faites finesse ; ami, dites-le nous ? 531
Ne vous défiez point d'un Prince tout à vous, 532
Si vous pouviez savoir à quel point je vous aime, 533
Vous me regarderiez comme un autre vous-même : 534
Que ne faut-il pour vous répandre tout mon sang, 535
Dieux avec quel plaisir je percerais ce flanc ! 536
MONCADE.
(Ciel peut-on si bien feindre !) 537
CLOTAIRE.
Au défaut de ma vie,
Que mille embrassements vous prouvent cette envie, 538
Mais le Roi va m'ôter mon unique bonheur, 539
Carlos vient vous chercher. 540

SCÈNE V.

( Moncade, Clotaire, Don Alvar, Elvire, Léonor, Carlos. )
MONCADE.
Que fait le Roi ?
CARLOS.
Seigneur
Il est seul dans sa chambre et par moi vous ordonne 541
De quitter dans demain sa Cour et Barcelone, 542
Et de vous retirer à votre autre maison 543
Que je viens de sa part vous donner pour prison. 544
ELVIRE,
bas. Quoi Moncade exilé ! 545
LÉONOR,
bas. Dieux !
CLOTAIRE,
bas. Que viens-je d'entendre !
DON ALVAR.
Dites-vous vrai Carlos ? 546
CARLOS.
Ce coup doit vous surprendre
Et j'en ai, comme vous, paru tout interdit : 547
Mais mon ordre est exprès. 548
MONCADE.
C'est assez il suffit,
De quelque rude coup dont je sente l'atteinte 549
J'obéirai Carlos sans murmure et sans plainte, 550
Vous pouvez de ma part en assurer le Roi, 551
Je ne méritais pas le choix qu'il fit de moi, 552
Il a connu du sort l'erreur et le caprice 553
Et ma disgrâce enfin témoigne sa justice. 554
( Carlos sort. )

SCÈNE VI.

( Moncade, Clotaire, Don Alvar, Elvire, Léonor. )
MONCADE.
Vous Prince... 555
CLOTAIRE.
Un différent de deux de mes amis
Et qu'ils m'ont aujourd'hui l'un et l'autre remis, 556
M'est depuis un moment venu dans la mémoire 557
Il faut y donner ordre, il y va de ma gloire, 558
Je dois les accorder, l'heure me presse, adieu. 559
ELVIRE.
Léonor ôtons-nous promptement de ce lieu, 560
On ne peut y durer tant le chaud est terrible 561
Et déjà je me sens une migraine horrible ; 562
Ô Dieux ! Quelle chaleur, sauvons-nous, on y cuit. 563
MONCADE.
Voilà de ces amis que la faveur produit, 564
Dans le fragile cours d'un bonheur chimérique 565
Tout porte son encens à l'Idole publique, 566
Une œillade, un bienfait, une faveur du Roi, 567
Entraîne avec éclat tous les cœurs après soi ; 568
On court où va la foule, on suit en abondance, 569
Le vent impétueux de cette bienveillance ; 570
Ce rapide torrent apporte nuit et jour 571
Aux pieds d'un favori tous les soins d'une Cour ; 572
Et dès le premier coup que le destin lui donne, 573
Cet éclat se dissipe, et chacun l'abandonne ; 574
Et pour unique fruit de ce vaste bonheur, 575
Il ne lui reste rien qu'une juste douleur. 576
Ah ! Que je tiens, ami, celui digne d'envie, 577
Qui ne met qu'en lui seul le bonheur de sa vie ; 578
Qui fuyant des grandeurs l'appas pernicieux, 579
Ne connaît que ses sens, son devoir et les Dieux, 580
Qu'un homme sans amis, et qui vit solitaire... 581
DON ALVAR.
Tout beau, distinguez-moi d'Elvire et de Clotaire, 582
Je ne sais pas, comme eux, me régler sur le sort, 583
Et je vous suis partout, ami, jusqu'à la mort. 584
MONCADE.
Me suivre ; ah ! Que plutôt la mort la plus cruelle. 585
DON ALVAR.
Vous refusez en vain ces marques de mon zèle ; 586
Je vous suivrai. 587
MONCADE.
Quoi donc, la disgrâce du Roi ?
DON ALVAR.
J'en vois toute l'horreur, et la vois sans effroi, 588
Le Roi ne peut m'ôter que mes biens et ma vie, 589
Je vous dois l'un et l'autre et vous les sacrifie ; 590
Ne me résistez plus ? 591
MONCADE.
Mais au moins...
DON ALVAR.
C'en est fait.
MONCADE.
Ah ! De tous les amis l'ami le plus parfait : 592
Et bien donc puisqu'il faut que le destin m'accable, 593
Et dans mes faux amis, et dans le véritable, 594
Que l'excès de tendresse et l'excès de froideur 595
Déchirent tour à tour également mon cœur : 596
Il faut bien me résoudre à ce dernier supplice, 597
Et creuser sous vos pas moi-même un précipice ; 598
Le sort le plus cruel m'aurait été trop doux, 599
S'il n'avait exposé que moi seul à ses coups : 600
Il faut, pour ajouter un comble à ma misère, 601
Que tout ce qui m'est cher éprouve sa colère ; 602
Puisque vous m'arrachez ce dur consentement, 603
Sachez si je puis voir Lindamire un moment, 604
Je veux lui dire adieu ; grâces au Ciel mon crime 605
Doit m'acquérir chez elle une plus haute estime ; 606
Et pour l'en informer venez savoir de moi, 607
D'où naît ce grand courroux que témoigne le Roi. 608

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE.

( Lindamire, Don Alvar. )
LINDAMIRE.
Ce que vous m’apprenez est à peine croyable, 609
Quoi ce crime est le seul dont Moncade est coupable ? 610
Ce grand courroux du Roi, cet exil de la Cour, 611
N’a pour tout fondement que cet effet d’amour ? 612
DON ALVAR.
Non, Madame. 613
LINDAMIRE.
À mon sens, la cause en est légère
Et l’on met aisément un Monarque en colère. 614
DON ALVAR.
Les Rois sur leurs bienfaits sont toujours délicats, 615
La faveur pour Moncade avait trop peu d’appas ; 616
Cette extrême froideur et cette indifférence 617
D’un mépris criminel ont souvent l’apparence, 618
Les Princes sont jaloux de leur autorité 619
Et veulent faire seuls notre félicité. 620
LINDAMIRE.
J’ignorais jusqu’ici que le pouvoir suprême 621
Dut asservir un cœur aux droits du Diadème, 622
Je savais qu’on doit craindre et qu’on doit obéir, 623
Mais, pour la liberté d’aimer et de haïr, 624
Je croyais que les Rois la laissaient à nos âmes, 625
Et que l’amour dut seul se mêler de nos flammes ; 626
Cette erreur se dissipe, et je commence à voir 627
Qu’un Roi peut ce qu’il veut, et n’a qu’à tout vouloir : 628
Toutefois je ne sais s’il perd sans répugnance 629
Un homme de ce poids, et de cette importance : 630
Son cœur devrait du moins à Moncade un combat, 631
Il est depuis dix ans l’appui de cet État ; 632
Deux fois nous avons vu Barcelone troublée, 633
Et lui seul raffermir la Couronne ébranlée ; 634
Tant de fameux exploits parlent en sa faveur, 635
Tant de fidélité, de respect, de ferveur, 636
Ses biens, les vœux publics, son crédit, sa naissance, 637
Rien n’a porté son cœur à la moindre licence, 638
Il fut toujours soumis aux ordres de son Roi, 639
Et de tous ses désirs il se fit une loi ; 640
Se peut-il que ce Prince ait perdu la mémoire 641
De tant de grands exploits, de mérite et de gloire. 642
DON ALVAR.
Quoi que fasse un sujet, son Roi ne lui doit rien, 643
Nous lui faisons toujours un présent de son bien ; 644
Et l’on ne peut jamais sans être téméraire, 645
En faisant son devoir espérer un salaire : 646
Ne murmurons donc point, et voyez seulement 647
Si Moncade pourra vous parler un moment. 648
LINDAMIRE.
Oui, je l’attends ici, vous pouvez l’y conduire, 649
Dans mon appartement quelqu’un nous pourrait nuire, 650
On se peut des fâcheux ici mieux garantir. 651
DON ALVAR.
Ne vous éloignez pas, je cours l’en avertir. 652

SCÈNE II.

LINDAMIRE,
seule. Ne m’importunez plus fierté trop écoutée, 653
Taisez-vous votre force est enfin surmontée ; 654
Orgueil, crainte, soupçons, déguisements, froideur, 655
Sortez tous pour jamais de mon timide cœur ; 656
Vous avez trop longtemps tyrannisé mon âme, 657
Éclatez, éclatez pure et secrète flamme, 658
Noble et fidèle amour si longtemps combattu, 659
Esclave infortuné d’une austère vertu, 660
Ne cache plus tes feux à qui les a fait naître, 661
Parle, innocent amour, il est temps de paraître ; 662
Moncade est malheureux, dans cette extrémité, 663
Tu seras moins amour que générosité ; 664
Fais-toi voir tout entier, la pitié qui te montre, 665
Dérobe aux yeux suspects… Ah ! Fâcheuse rencontre. 666

SCÈNE III.

( LINDAMIRE, CLOTAIRE. )
CLOTAIRE.
Madame, ayant appris qu’un long bannissement 667
Dans ce jour vous allait dérober un amant, 668
Je viens pour réparer cette perte cruelle 669
Apporter à vos pieds un cœur tendre et fidèle ; 670
Un cœur, un faible cœur tout percé de vos coups, 671
Et qui n’avait jamais soupiré que pour vous. 672
LINDAMIRE.
(Dieux, quelle lâcheté !) 673
Et c’est prendre à propos le moment favorable ; 674
Un cœur qui suit la haine, ou la fureur du Roi, 675
Est un présent honnête, et fort digne de moi ; 676
Qui pour les bons amis à ce point s’intéresse, 677
Persuade aisément l’esprit d’une maîtresse ; 678
Et je dois m’assurer de l’ardeur de vos feux, 679
Par l’air dont vous traitez Moncade malheureux. 680
CLOTAIRE.
Oui, Madame, en effet ma haine pour Moncade 681
Vous découvre ma flamme, et vous la persuade ; 682
Quand un cœur sait haïr fortement en rival, 683
Il doit être embrasé d’un amour sans égal ; 684
Et plus vous connaissez que ma haine est extrême, 685
Plus vous devez juger que Clotaire vous aime. 686
LINDAMIRE.
Votre cœur a tenu ce grand feu bien secret, 687
S’il n’est de bonne foi, du moins il est discret ; 688
Vous avez de l’esprit, si vous n’êtes sincère, 689
Et savez feindre enfin si vous ne savez plaire. 690
CLOTAIRE.
Il est vrai qu’un respect contraire à mon ardeur 691
A longtemps renfermé ce beau feu dans mon cœur ; 692
J’ai caché mes soupirs, j’ai retenu ma plainte : 693
Mais enfin mon amour est plus fort que ma crainte ; 694
Il faut me déclarer, c’est pour vous que je meurs : 695
À ce mot armez-vous de toutes vos rigueurs ; 696
Il n’importe, je meurs avec moins de souffrance, 697
Par votre cruauté, que par mon long silence. 698
LINDAMIRE.
Le Roi pour votre mal est un grand Médecin, 699
Le respect eût dans peu tranché votre destin : 700
Mais le prompt appareil d’un moment de disgrâce 701
Est contre le silence un remède efficace, 702
Et la fortune sait de merveilleux secrets 703
Pour prolonger les jours des amants trop discrets. 704
CLOTAIRE.
Quoi railler à mes yeux d’une ardeur si sincère, 705
Ah ! Montrez-moi plutôt toute votre colère, 706
En amour le courroux est moins injurieux… 707
LINDAMIRE.
Ah ! Vous me demandez un plus grand sérieux, 708
J’exauce avec plaisir une telle prière, 709
Et veux bien vous montrer mon âme toute entière ; 710
Osez-vous bien porter le nom que vous portez, 711
Et montrer à mes yeux toutes vos lâchetés ? 712
Esclave du destin, Prince indigne de l’être, 713
Après la lâcheté que vous faîtes paraître, 714
Osez-vous bien m’offrir vos vœux et votre amour ? 715
Allez vil Courtisan, Caméléon de Cour, 716
Cachez-moi pour jamais vos feux et votre audace, 717
Et faites vos présents à quelque âme plus basse, 718
Apprenez… 719
CLOTAIRE.
C’en est trop, cette extrême fureur
Va jusques aux mépris, et passe la rigueur, 720
Vous laissant emporter à cette violence, 721
Vous donnez un champ libre à ma juste vengeance ; 722
Je sais plus d’un moyen pour la bien exercer ; 723
Je ne dis rien de plus et vous laisse y penser. 724
LINDAMIRE.
La haine ou l’amitié d’un homme de ta sorte… 725
Aye ! Elvire paraît. 726

SCÈNE IV.

ELVIRE.
Quel courroux vous transporte ?
LINDAMIRE.
La douleur de trouver notre siècle infecté, 727
Par tant de perfidie, et tant de lâcheté, 728
De voir si peu d’amis dans le temps où nous sommes, 729
Et de voir l’intérêt le Dieu de tous les hommes. 730
ELVIRE.
C’est là votre douleur, à ce que je puis voir 731
L’amour pour le prochain a sur vous grand pouvoir : 732
Que vous importe ou non le mal qui se pratique, 733
Répondez-vous aux Dieux de la candeur publique ? 734
LINDAMIRE.
Non, mais si notre siècle était plus généreux, 735
On n’accablerait pas mes amis malheureux : 736
Clotaire qui trahit Moncade en sa disgrâce, 737
Si c’était un forfait n’en aurait pas l’audace, 738
Le nom de faux ami le comblerait d’horreur, 739
S’il était abhorré parmi les gens d’honneur : 740
Mais son âme à ce crime aisément se dispense, 741
Parce qu’en général il passe pour prudence. 742
ELVIRE.
C’en est une en effet, et je tiens quant à moi, 743
Que c’est un grand fardeau que le courroux d’un Roi, 744
Il le faut éviter avec un soin extrême, 745
Et le premier amour est l’amour de soi-même. 746
LINDAMIRE.
Vous vous aimez beaucoup ? 747
ELVIRE.
Quoi vous aimez-vous moins ?
Pour moi mon bonheur fait le premier de mes soins ; 748
Ici-bas le bon sens gît à se rendre heureuse. 749
LINDAMIRE.
Certes je vous croyais l’âme plus généreuse ; 750
Et sachant à quel point Moncade vous fut cher, 751
Je croyais que son sort dut au moins vous toucher. 752
ELVIRE.
Vous en jugez par vous à ce que j’en puis croire ? 753
LINDAMIRE.
Oui, son malheur me touche, et de plus j’en fais gloire, 754
Je plains sensiblement l’état où je le vois. 755
ELVIRE.
Le Ciel vous fit le cœur plus sensible qu’à moi ? 756
LINDAMIRE.
Clotaire en fait voir un si fort semblable au vôtre, 757
Que je crois que les Dieux les ont faits l’un pour l’autre ; 758
Je trouve en vos humeurs un merveilleux rapport, 759
Comme lui vous suivez l’inconstance du sort ; 760
Votre sincérité l’une à l’autre ressemble, 761
Et ce couple parfait est digne qu’on l’assemble. 762
ELVIRE.
Avec juste raison votre esprit est aigri, 763
On vole à vos bontés les soins d’un favori ; 764
Grondez pour soulager un si cruel martyre ; 765
Là je suis votre amie, et vous pouvez tout dire. 766
LINDAMIRE.
Osez-vous sans rougir ? 767
ELVIRE.
Dieux quel emportement !
Voyez-vous ce que c’est que de perdre un amant ; 768
J’ignorais que ce mal eût tant de violence, 769
Ne l’ayant jamais su par mon expérience ; 770
On me l’avait bien dit qu’il était fort pressant : 771
Mais j’avais quelques vers pour un amant absent ; 772
Où sont-ils ? 773
LINDAMIRE.
Juste Ciel !
ELVIRE.
Je les tiens, Élégie :
« Destins qui m’enlevez la moitié de ma vie » ; 774
Oui ce les sont sans doute, écoutez. 775
LINDAMIRE.
Ha, grands Dieux !
ELVIRE.
« Ciel qui viens d’ordonner qu’un cœur vive en deux lieux » : 776
Le style en est fort tendre. 777
LINDAMIRE.
Âme double et volage !
ELVIRE.
Quoi cela vous aigrit encore davantage, 778
Je ne sais rien de mieux pour calmer votre ennui, 779
Je vois bien qu’il vous faut laisser seule aujourd’hui. 780
LINDAMIRE.
Hé bons Dieux dans le rang où cette femme est née ! 781
Son cœur peut-il… 782
ELVIRE.
Adieu l’amante infortunée.

SCÈNE V.

LINDAMIRE,
seule. Si tu pouvais juger combien il est honteux 783
D’insulter lâchement aux faibles malheureux, 784
Quels que soient les tourments que mon âme doit craindre, 785
Tu croirais de nous deux être la plus à plaindre : 786
Mais Moncade paraît. 787

SCÈNE VI.

( MONCADE, LINDAMIRE. )
LINDAMIRE.
Hélas, Seigneur, hélas !
Il est donc vrai que rien n’est durable ici-bas, 788
Mes yeux m’apprennent donc que vous êtes le même, 789
Que ce jour ils ont vu dans un bonheur extrême, 790
Et que tout cet éclat, quand il plaît au destin, 791
Passe comme une fleur dans le cours d’un matin ; 792
Par quel charme faut-il que je me persuade 793
De vous voir malheureux, et de vous voir Moncade. 794
MONCADE.
Par un sort dont mon cœur adore le courroux, 795
Puisqu’il peut se flatter de l’éprouver pour vous : 796
Oui, Madame, le Ciel ne m’a paru propice, 797
Qu’en vous offrant pour moi ce faible sacrifice ; 798
Cet éclat, ce crédit, cette vaste grandeur, 799
Ne m’avait fait goûter que l’ombre du bonheur, 800
Ce qui seul ici-bas peut le rendre suprême, 801
C’est d’abandonner tout pour un objet qu’on aime, 802
Je le goûte à présent ce bonheur si parfait, 803
Et je me sens aussi pleinement satisfait. 804
LINDAMIRE.
Oui, soyez-le, Seigneur, tant d’heur et tant de gloire, 805
Ne seront pas perdus, ils sont dans ma mémoire, 806
C’est là que la fortune avec tous ses efforts, 807
Ne peut plus vous ôter ces précieux trésors ; 808
Ils graveront sans cesse en dépit de sa rage, 809
De ce que je vous dois une vivante image, 810
Mon cœur de ce portrait se laissant enflammer, 811
Se va faire un devoir, Seigneur, de vous aimer. 812
Si vous perdez pour moi cette vaste puissance, 813
Vous ne perdez qu’un bien sujet à l’inconstance ; 814
Et je vous donne ici pour vous en consoler, 815
Un cœur que mon trépas pourra seul vous voler. 816
MONCADE.
Ah ! digne récompense, ah ! gloire sans seconde, 817
Quoi donc quand je me trouve haï de tout le monde, 818
Quand la peur d’attirer la colère du Roi 819
Chasse tous mes amis, vous vous donnez à moi : 820
Pour être malheureux en suis-je plus aimable, 821
Et mes sens m’ont-ils fait un rapport véritable. 822
LINDAMIRE.
Oui, oui, votre disgrâce attire mon amour ; 823
Vous n’étiez pas à moi, Seigneur, avant ce jour, 824
Les soins de cet État vous occupaient sans cesse, 825
Et vous étiez à lui plus qu’à votre maîtresse ; 826
Votre cœur possédé par tous ses soins divers, 827
Me confondait souvent avec tout l’univers : 828
Cette confusion en amour est fatale, 829
Je te rends grâces, exil, tu m’ôtes ma rivale ; 830
Aujourd’hui je triomphe, il n’est plus de faveur, 831
Et Moncade pourra me donner tout son cœur : 832
Que d’innocents plaisirs cet exil nous prépare, 833
La fortune est, Seigneur, inquiète et bizarre, 834
Et jette dans l’esprit des soins tumultueux, 835
Qui chassent bien souvent, et l’amour et ses feux ; 836
La disgrâce, au contraire, et sensible et touchante, 837
Nous met dans une assiette et tendre et languissante, 838
Qui dispose bien mieux notre cœur à l’amour, 839
Que le faste et le bruit d’une nombreuse Cour. 840
MONCADE.
Ô Dieux ! De quels transports de plaisir et de flamme, 841
Ce discours amoureux embrase-t-il mon âme : 842
Quoi vous m’aimez ? Hélas ! Quelle félicité : 843
Mais Madame, est-ce amour, ou générosité ? 844
Je tremble ; car enfin cette grande tendresse, 845
S’est cachée à mes yeux avec tant de finesse, 846
Et vous m’avez permis si longtemps d’en douter, 847
Que mon cœur n’ose encor qu’à peine s’en flatter ; 848
Je ne sais quel soupçon à mon repos funeste, 849
Me dit que malgré nous l’amour se manifeste, 850
Et qu’on ne peut si bien régler tous ses désirs, 851
Qu’il n’échappe à l’amour au moins quelques soupirs, 852
Cependant tout l’effort d’une ardeur légitime 853
Ne m’a fait découvrir au plus que de l’estime ; 854
Ce que deux ans de soins ont obtenu de vous, 855
C’est seulement l’espoir d’être un jour votre époux ; 856
Accepter une foi sans grande répugnance, 857
N’est pas toujours d’amour une forte assurance, 858
Et j’en ai dû douter jusques à ce moment, 859
N’ayant pour mon espoir que ce seul fondement. 860
LINDAMIRE.
Hé bien n’en doutez plus, que votre crainte cesse ; 861
Il est vrai que l’excès de ma délicatesse, 862
M’a fait appréhender d’offenser mon amour, 863
En confondant ses vœux avec ceux de la Cour ; 864
Je craignais qu’on ne crut mon âme assez commune, 865
Pour m’accuser d’aimer en vous votre fortune ; 866
Votre exil ôte enfin cet obstacle à mes feux, 867
Je vous aime, il est vrai, croyez-le, je le veux. 868
MONCADE.
Hé bien, Madame, hé bien j’oserai donc le croire, 869
Ce précieux amour qui fait toute ma gloire ! 870
Mais, Dieux, pour mon malheur je le croirai bien tard, 871
Puisque je touche enfin l’heure de mon départ. 872
LINDAMIRE.
Nous serons peu de jours éloignés l’un de l’autre, 873
J’ai des maisons, Seigneur, tout proche de la vôtre, 874
Mettez-vous en repos, j’irai m’y retirer 875
Lorsque je le pourrai sans faire murmurer ; 876
Laissez-moi ménager un peu de bienséance, 877
Et du reste… 878
MONCADE.
Ah ! Grands Dieux, après cette assurance,
Que puis-je demander, souffrez qu’à vos genoux 879
Mon cœur d’aise et d’amour… 880
LINDAMIRE.
Ah ! Seigneur, levez-vous,
Si l’on vous voit, hélas ! Que pensez-vous… 881
MONCADE.
Madame,
En quel ravissement avez-vous mis mon âme. 882
LINDAMIRE.
Je crains qu’on nous ait vus, ôtons-nous de ce lieu : 883
Partez. Adieu, Moncade… 884
MONCADE.
Adieu, Madame, adieu.

ACTE IV

SCÈNE I.

( Dona Elvire, Leonor )
LÉONOR.
Dussé-je être pour vous une amie incommode ; 885
Non, je ne puis souffrir cette étrange méthode, 886
Dans une heure Moncade est par vous oublié, 887
Cet homme si parfait. 888
DONA ELVIRE.
Il est disgracié.
LÉONOR.
Et pour cette disgrâce en est-il moins le même, 889
Quoi votre cœur ressent une tendresse extrême, 890
Et puis sans autre peine il n'a qu'à le vouloir, 891
Vous changez d'un amant comme on fait d'un mouchoir ? 892
DONA ELVIRE.
Et vous ne trouvez pas ma méthode admirable, 893
Mon cœur aima Moncade autant qu'il fut aimable, 894
Quand la faveur rendait son amour précieux, 895
Que les jeux et les ris le suivaient en tous lieux ; 896
Moi qui cherche partout la joie et l'allégresse, 897
À pouvoir l'acquérir je m'efforçais sans cesse : 898
Mais dans ce grand revers où l'on ne voit en lui 899
Qu'un esprit accablé de chagrins et d'ennui, 900
Qu'il est moins un objet de plaisir que de larmes, 901
Pourrais-je sans erreur lui voir les mêmes charmes ? 902
Où serait mon esprit et mon discernement ? 903
Là, soutenez un peu votre raisonnement ? 904
LÉONOR.
Il serait à montrer un courage intrépide, 905
Une grande constance… 906
ELVIRE.
Hé, cherchons du solide ;
Fi de votre constance, on en est revenu, 907
Ce n'est qu'une chimère habillée en vertu : 908
Si nos Pères ont eu cette folle manie, 909
Le siècle est bien guéri de cette maladie ; 910
Croyez-moi, Léonor, à présent à la Cour 911
On ne sait plus donner de chaînes à l'amour ; 912
Comme il est un enfant, on croit qu'il aime à rire, 913
Et l'on traite de jeu ce qui fut un martyre. 914
LÉONOR.
Il est vrai, qu'à vous voir traiter ainsi son feu, 915
L'on ne veut vous nier que ce ne soit un jeu : 916
Mais il faut sur un point que je me satisfasse ; 917
N'aimiez-vous pas Moncade avant cette disgrâce, 918
Était-ce feinte, ou non ? 919
ELVIRE.
Vous me connaissez bien,
Je hais tout ce qu'on aime, et n'aime jamais rien ; 920
Tout ce qui peut m'ôter le nom de la plus belle, 921
M'inspire aveuglément une haine mortelle : 922
Lindamire parut plus charmante que moi, 923
Quand elle assujettit le Favori d'un Roi ; 924
Sitôt qu'elle reçut ce glorieux hommage, 925
Elle attira sur soi dès lors toute ma rage : 926
Mais quoi que m'inspirât ce courroux véhément, 927
Je haïs la maitresse, et n'aimai point l'Amant : 928
Et pour mieux vous montrer comme j'aimais Moncade, 929
J'ai fait une conquête à cette promenade : 930
Car sans trop me flatter, je ne m'y connais pas, 931
Ou Dom Lope a senti l'effet de mes appas ; 932
J'ai surpris par hasard un certain regard tendre. 933
LÉONOR.
Certes plus vous parlez, moins je puis vous comprendre ; 934
Cette façon d'aimer, et ces prompts changements, 935
Pour des gens tels que moi sont des enchantements : 936
Mais passe pour ce point, l'amour a des mystères 937
Qu'il ne profane pas aux amants ordinaires ; 938
Vous pouvez le changer, vous pouvez le haïr : 939
Mais vous joindre à Clotaire, Elvire, et le trahir, 940
C'est le dernier effet d'une âme faible et basse. 941
ELVIRE.
Devrais-je point plutôt partager sa disgrâce, 942
Et passer en exil le plus beau de mes jours 943
Par un zèle indiscret qui n'est d'aucun secours ; 944
J'ai fait penser à tous avec un soin extrême, 945
Que j'aimais Lindamire à l'égal de moi-même ; 946
Elle adore Moncade, et peut dans son ennui 947
Former quelque murmure, et se perdre avec lui : 948
Si son amour la porte à cette extravagance 949
On me soupçonnera d'être d'intelligence, 950
Et le moindre envieux que j'aurai près du Roi, 951
Peut d'un mot attirer tout son courroux sur moi ; 952
Il faut donc me parer de cette calomnie, 953
En montrant que je suis leur plus grande ennemie, 954
Et me tirer ainsi finement du danger, 955
Par mon empressement à les désobliger : 956
Car c'est un beau recours pour une malheureuse, 957
De penser, on dira, que je suis généreuse : 958
La belle ambition, grâces au Ciel, mon cœur 959
Ne veut point à ce prix de ce titre d'honneur : 960
Pénètre qui voudra ces sublimes mystères, 961
Je ne me repais point de ces vaines chimères ; 962
Je sais ce qu'est la gloire et le parfait amour : 963
Mais je crains la disgrâce, et j'aime fort la Cour ; 964
Les yeux les plus brillants sont ternis par les larmes, 965
Et trois jours de chagrin moissonnent bien des charmes ; 966
Moi j'aime un peu les miens, et pour les voir durer, 967
Dès longtemps j'ai fait vœu de ne jamais pleurer ; 968
Voilà mon sentiment, à quoi qu'on me l'impute, 969
Je ne veux point avoir là-dessus de dispute : 970
Si le chagrin vous plaît, partageons entre nous, 971
Vous pleurerez pour moi, moi je rirai pour vous, 972
Le parti vous plaît-il ? 973
LÉONOR.
On ne peut davantage,
Et vous m'obligez trop : mais que nous veut ce Page ? 974
ELVIRE.
C'est au nouvel amant : que veux-tu ? 975

SCÈNE II.

( DONA ELVIRE, LÉONOR, UN PAGE. )
LE PAGE.
Ce billet
Vous l'apprendra, Madame . 976
DONA ELVIRE.
Il sent bien son poulet.
BILLET. Depuis ce moment d'entretien, 977
Je m'aperçois sans que j'y pense, 978
D'une certaine impatience, 979
Que je ne discerne pas bien, 980
Je sens des mouvements tous nouveaux pour mon âme, 981
Mon cœur a des désirs tumultueux et doux ; 982
Je ne sais ce que c'est : mais je pense, Madame, 983
Que ce mal ne saurait finir qu'auprès de vous. 984
ELVIRE.
continue. Ha ! Rien n'est plus galant : de grâce, notre amie, 985
Ce billet plairait-il à votre prud'homie : 986
Je ne sors point ce soir, Page, il me trouvera, 987
Dis-lui qu'il peut venir, et qu'il m'obligera. 988

SCÈNE III.

( DONA ELVIRE, LÉONOR. )
ELVIRE.
Hé bien notre constante, un amour à ma mode, 989
Est-il le plus aimable, ou le plus incommode ; 990
Parlez qu'en dites-vous ? 991
LÉONOR.
Qu'un cœur si tôt épris,
Se refroidit de même, et n'est pas de grand prix. 992
ELVIRE.
La bonne illusion, là là je m'en contente, 993
Il suffit qu'il occupe une place vacante ; 994
Je mets le reste au sort, il viendra quelque instant, 995
Qu'il m'embarasserait s'il était plus constant ; 996
Il m'épargne du moins la disgrâce cruelle, 997
D'être un jour sans amant, et d'être jeune et belle : 998
Mais Clotaire paraît. Et bien, Seigneur ? 999

SCÈNE IV.

( DONA ELVIRE, LÉONOR, CLOTAIRE. )
CLOTAIRE.
Le sort
Pour nous favoriser semble faire un effort ; 1000
Apprenez un projet d'une extrême importance, 1001
Et qui nous eût perdus sans un peu de prudence, 1002
Lindamire, au mépris de la fureur du Roi, 1003
Suit l'exil de Moncade, et lui donne sa foi. 1004
ELVIRE.
Ô Dieux ! Qui l'eût pensé d'une prude semblable : 1005
Mais comment savez-vous ce projet incroyable ? 1006
CLOTAIRE.
Par un homme des siens qui m'aime chèrement, 1007
Et que chez elle exprès j'entretiens sourdement ; 1008
Or l'exil de Moncade est dans une province, 1009
Où Lindamire peut presque autant que le Prince, 1010
Elle fut autrefois à ceux de sa Maison, 1011
Et peut-être ceci cache une trahison : 1012
S'il est ainsi, Madame, une telle aventure, 1013
Nous va mettre à la Cour en très haute posture. 1014
Le Roi tenant de nous cet avis important ; 1015
De grâce, envisagez le rang qui nous attend, 1016
Il n'est point de faveurs dont on ne nous accable, 1017
Et nous pourrons remplir la place du coupable. 1018
ELVIRE.
Ô Ciel ! Courons donner cet avis précieux. 1019
LÉONOR.
Quoi, vous vous résoudrez à ce crime odieux ? 1020
Quoi cette trahison ?… 1021
ELVIRE.
Voyez-vous l'héroïque ?
Est-ce un crime aujourd'hui que d'être politique ? 1022
Savez-vous quels malheurs, et quelle adversité, 1023
Traine le nom d'ami d'un sujet révolté ? 1024
CLOTAIRE.
Elvire le prend bien : oui c'est une maxime, 1025
Q’ici tous ses amis pâtiront de son crime : 1026
Croyez-moi, Léonor, le point est délicat, 1027
Et nous raisonnons trop sur un tel attentat, 1028
Courons trouver le Roi : mais au reste, Madame, 1029
Il me serait honteux d'accuser une femme, 1030
C'est à vous… 1031
ELVIRE.
Oui, Seigneur, j'en prends tout le souci.
CLOTAIRE.
Allons : mais à propos ce Prince vient ici. 1032

SCÈNE V.

( LE ROI, ELVIRE, CLOTAIRE, LÉONOR, CARLOS )
LE ROI.
Ah ! Juste ciel, faut-il qu'en ce siècle barbare, 1033
Un véritable ami soit devenu si rare. 1034
ELVIRE.
Oserai-je, Seigneur, sans trop de liberté, 1035
Apprendre une nouvelle à votre Majesté ? 1036
LE ROI.
Vous le pouvez. 1037
ELVIRE.
Elle est fort difficile à croire,
Cette fière personne au cœur si plein de gloire, 1038
Cette âme impénétrable aux flèches de l'amour, 1039
Lindamire en un mot, est amante à son tour ; 1040
Elle accompagnera Moncade en son voyage, 1041
Et la pitié surmonte enfin ce grand courage ; 1042
C'était un cœur d'acier, l'amour lui faisait peur : 1043
Mais la compassion peut tout sur un grand cœur. 1044
LE ROI.
Est-il possible, ô Dieux, quoi, cet orgueil suprême ! 1045
Cette fière beauté ! 1046
ELVIRE.
Oui, Seigneur, elle-même,
Elle partagera l'exil de son amant . 1047
LE ROI.
Qui l'eût pu soupçonner d'un tel emportement ? 1048
ELVIRE.
Ah ! Seigneur, de tous temps ces vertus exemplaires, 1049
Sont des masques adroits pour cacher les affaires ; 1050
Ne vous fiez jamais à ces cœurs de rocher, 1051
Qu'il semble que l'amour n'oserait approcher ; 1052
On n'en aime pas moins pour savoir un peu feindre, 1053
Et ce feu qu'on renferme en est bien plus à craindre. 1054
LE ROI.
Comme l'aimant beaucoup, son départ de ces lieux… 1055
DONA ELVIRE.
Moi, je l'aime, Seigneur, m'en préservent les Dieux ; 1056
Elle va mériter votre juste colère, 1057
Elle suit un banni qui vous a pu déplaire, 1058
Et mon cœur à l'aimer oserait consentir, 1059
Encore un coup le Ciel veuille m'en garantir : 1060
De grâce, jugez mieux des sentiments d'Elvire ; 1061
Pour m'en justifier, Seigneur, j'ose vous dire, 1062
Que si je juge bien sur ce pressant départ, 1063
Plus d'une passion y peut avoir sa part ; 1064
Mon esprit n'est pas grand, mais je connais les femmes, 1065
Je sais que le dépit peut beaucoup sur leurs âmes : 1066
Vous blessez celle-ci par un lieu délicat ; 1067
Je ne m'entends pas trop aux maximes d'État : 1068
Mais je craindrais tout d'elle étant en votre place, 1069
Voyez ce qu'elle peut, et pensez-y de grâce. 1070
CLOTAIRE.
Si j'ose sur ce point dire mon sentiment, 1071
Cette crainte, Seigneur, n'est pas sans fondement, 1072
Des grands Rois tels que vous la noble inquiétude, 1073
S'abaisse rarement jusqu'à la multitude, 1074
Leurs esprits occupés par d'illustres projets, 1075
Ne songent qu'en passant aux vœux de leurs sujets : 1076
Mais nous autres oisifs, dont on voit d'ordinaire 1077
Que l'examen d'autrui fait la plus grande affaire, 1078
Nous prenons garde à tout, rien n'échappe à nos yeux : 1079
Et c'est en qualité d'un oisif curieux, 1080
Que j'ose sur ce point m'avancer de vous dire, 1081
Qu'il est bon de veiller un peu sur Lindamire : 1082
Ce voyage, Seigneur, a plus d'une raison, 1083
Songez en quel pays Moncade a sa Maison. 1084
LE ROI.
Vous me donnez sans doute un avis d'importance, 1085
Et vous en jugerez par ma reconnaissance ; 1086
Cette bonté m'étonne et j'avoue entre nous, 1087
Que je n'attendais pas ce grand zèle de vous 1088
N'étant pas mon sujet. 1089
CLOTAIRE.
Seigneur votre personne
Vous soumet plus de cœurs que ne fait la Couronne ; 1090
Et du bien d'être à vous on se fait un devoir, 1091
Lorsqu'on a seulement le bonheur de vous voir. 1092
LE ROI.
Vous me rendez confus, Prince, et mon bon génie 1093
A dans cette rencontre une force infinie, 1094
Car Moncade aurait dû séduire votre cœur ; 1095
Il parut vous servir avec tant de chaleur : 1096
Ce fut, je m'en souviens, à sa seule prière, 1097
Que je vous secourus la campagne dernière ; 1098
Et depuis, c'est encor son zèle officieux, 1099
Qui vous fit obtenir un asile en ces lieux : 1100
Un service pareil et de cette importance, 1101
Semblait devoir tenir votre cœur en balance, 1102
Et vous m'étiez suspect quand j'osais y penser. 1103
CLOTAIRE.
Moi vous être suspect ! Moi, Seigneur, balancer : 1104
Si j'ai reçu des biens par la main de quelque autre, 1105
Je n'ai pas ignoré qu'ils partaient de la vôtre, 1106
Quel que soit le canal qui les conduit à nous, 1107
Vous en êtes la source, et je vous les dois tous. 1108

SCÈNE VI.

( LE ROI, DONA ELVIRE, LÉONOR, CLOTAIRE, LINDAMIRE, CARLOS. )
LE ROI.
Oui : mais cette amitié, que vous faisiez paraître. 1109
LINDAMIRE.
bas. Écoutons. 1110
CLOTAIRE.
Moi j'aimais la faveur de son maître ;
Et jamais il n'eut rien de plus charmant pour moi, 1111
Que l'heur d'être l'objet des bontés de son Roi : 1112
S'il faut même aujourd'hui que je vous le déclare, 1113
Mon cœur vous souhaitait envers lui plus avare, 1114
Tout le monde voyait sa faveur à regret, 1115
Et vos meilleurs sujets murmuraient en secret. 1116
ELVIRE.
Il vous donne, Seigneur, un avis véritable ; 1117
En effet son orgueil était insupportable. 1118
LINDAMIRE.
bas. Lâche… 1119
CLOTAIRE.
Tout le Royaume en était mécontent.
LINDAMIRE.
Oui, Seigneur, il est vrai, l'avis est important. 1120
CLOTAIRE.
Ô Dieux ! C'est Lindamire. 1121
LINDAMIRE.
Et de telles personnes
Sont d'un très grands secours pour le bien des Couronnes : 1122
Poursuivez, poursuivez, conseilleurs généreux, 1123
Achevez d'accabler un ami malheureux, 1124
Étalez à nos yeux un crime imaginaire, 1125
Tel qu'on doit l'espérer d'Elvire et de Clotaire : 1126
Ah ! Grand Roi, se peut-il que votre Majesté 1127
Souffre tant de bassesse et tant de lâcheté : 1128
Prince, l'honneur de tous, Monarque incomparable, 1129
Voyez-vous sans horreur ce couple détestable. 1130
LE ROI.
Modérez, modérez ce courroux véhément, 1131
Nous savons d'où provient ce grand emportement : 1132
C'est par eux que je sais ce bienheureux voyage, 1133
Où l'amour de Moncade aujourd'hui vous engage ; 1134
Vous l'avez entendu sans doute, et ce courroux 1135
Vient de voir un obstacle à des desseins si doux. 1136
LINDAMIRE.
J'ignorais jusqu'où va leur noire perfidie, 1137
Et n'ai rien entendu de cette calomnie. 1138
LE ROI.
Quoi ce voyage est donc quelque conte inventé ? 1139
LINDAMIRE.
Je ne veux pas nier à votre Majesté, 1140
Qu'aimant à me trouver tranquille et solitaire, 1141
J'avais fait le dessein d'un exil volontaire : 1142
Mais pour me délasser du monde et de la Cour, 1143
Et par un pur dégoût plutôt que par amour. 1144
LE ROI.
Je n'en demande pas sur ce point davantage, 1145
Il suffit, on voit peu de filles de votre âge 1146
S'exiler de la Cour sans peine et sans regret, 1147
Si l'amour n'a sa part de ce dégoût secret : 1148
Je vois tous vos desseins, et j'en prévois les suites ; 1149
Et comme rarement l'amour a des limites, 1150
Il est bon de songer d'abord à se parer, 1151
Des malheurs que ce feu pourrait nous attirer ; 1152
Je vais y travailler. 1153
CLOTAIRE.
Suivons le Roi, Madame,
Et ménageons un peu l'assiette de notre âme. 1154
LINDAMIRE.
Ciel qui lis dans nos cœurs ! Touche celui du Roi, 1155
Ou fais que son courroux ne tombe que sur moi. 1156

ACTE V

SCÈNE I.

( LINDAMIRE, DON ALVAR. )
LINDAMIRE.
Quoi Moncade arrêté ! Ha disgrâce cruelle, 1157
Dois-je croire, bons Dieux, cette triste nouvelle. 1158
DON ALVAR.
Plût au Ciel qu'il nous fut plus aisé d'en douter : 1159
Mais, Madame, à mes yeux on le vient d'arrêter. 1160
LINDAMIRE.
Ah ! Pour ce nouveau mal il n'est point de remède, 1161
Et je sens bien qu'il faut que ma constance cède ; 1162
Ce dernier coup s'achève, hélas il est perdu ! 1163
Et tout espoir nous est sur ce point défendu ; 1164
Son exil me laissait encore quelque espérance, 1165
On semblait y garder un peu de bienséance, 1166
On l'envoyait chez lui sans bruit et sans éclat : 1167
Mais si le Roi le traite en criminel d'État, 1168
Croyez-moi, Don Alvar, sa perte est assurée, 1169
L'envie et mon malheur de concert l'ont jurée. 1170
DON ALVAR.
Mais que résolvez-vous dans ces profonds ennuis ? 1171
LINDAMIRE.
Hé ! Que puis-je résoudre en l'état où je suis. 1172
DON ALVAR.
Votre fuite, pendant qu'elle vous est permise. 1173
LINDAMIRE.
Où fuir une fureur que le Sceptre autorise ; 1174
Où se pouvoir cacher d'un Monarque irrité : 1175
Non, non, j'attendrai tout avec tranquillité. 1176
DON ALVAR.
Mais votre perte ici devient inévitable, 1177
On se rend criminelle en aimant un coupable ; 1178
Ignorez-vous les droits d'une raison d'État, 1179
Et quel empire elle a sur un Roi délicat. 1180
LINDAMIRE.
Si de cette raison Moncade est la victime, 1181
Au prix de tout mon sang j'achèterais un crime : 1182
Le Roi me condamnant à suivre son trépas, 1183
Épargnerait du moins un forfait à mon bras ; 1184
Et de peur que du Ciel le courroux implacable, 1185
Ne me prive du bien de paraître coupable, 1186
Allons apprendre au Roi le secret de mon cœur : 1187
C'est trop vous écouter, dangereuse pudeur, 1188
Je veux malgré vos lois par un aveu sincère, 1189
Perdre cette innocence à mes vœux si contraire, 1190
Et par l'heureux effet d'un juste emportement, 1191
Partager pour jamais le sort de mon Amant : 1192
Courons, courons au Roi, qu'une espérance vaine… 1193

SCÈNE II.

( LINDAMIRE, DON ALVAR, CARLOS. )
CARLOS.
Madame épargnez-vous, s'il vous plaît, cette peine, 1194
Attendez-le chez vous, il sort pour y venir, 1195
Et vient de m'ordonner de vous y retenir. 1196
LINDAMIRE.
On donne un beau prétexte à cette violence. 1197
CARLOS.
J'exécute à regret une telle ordonnance, 1198
Mais les ordres du Roi… 1199
LINDAMIRE.
Dans cette occasion
Semblent d'intelligence avec ma passion ; 1200
Le Roi m'oblige plus qu'il ne se persuade, 1201
De me traiter ici d'égale avec Moncade ; 1202
Ce rang ne m'est pas dû : mais pour le mériter, 1203
Je ferai mes efforts pour le bien imiter : 1204
Je sais que ce héros ne fut jamais coupable, 1205
Que d'avoir trop aimé ce qu'il jugeait aimable ; 1206
J'en veux suivre l'exemple, et jusques à ma mort 1207
J'espère partager et son crime et son sort : 1208
Assurez-en le Roi, vous de qui j'ose croire, 1209
Que le cœur généreux porte envie à ma gloire : 1210
Recevez pour bannir ces mouvements jaloux 1211
Les conseils que tantôt je recevais de vous : 1212
Fuyez, illustre ami, fuyez de cette terre, 1213
Je vois bien que le Ciel lui déclare la guerre, 1214
Ses habitants, sans doute, ont irrité les Dieux, 1215
Ils ne peuvent souffrir de vertu dans ces lieux : 1216
Et puisqu'il faut ici que les vertueux tremblent, 1217
Le péril est pressant pour ceux qui vous ressemblent. 1218
DON ALVAR.
Ah ! Madame, cachez ce bouillant mouvement, 1219
Et modérez l'excès de cet emportement. 1220
LINDAMIRE.
Non, non, cher Don Alvar, il n’est plus temps de feindre, 1221
Quand on n’espère plus on n’a plus rien à craindre. 1222
CARLOS.
Mais, Madame, le Roi nous aura devancés, 1223
Il faudrait s’il vous plaît… 1224
LINDAMIRE.
Oui, Carlos, c’est assez,
Allons. 1225
CARLOS.
Pardonnez-moi, mais Dieux, le Roi s’avance,
Et nous aurons lassé sa juste impatience. 1226

SCÈNE III.

( LE ROI, LINDAMIRE, CLOTAIRE, DON ALVAR, CARLOS. )
LINDAMIRE.
Vous le voyez, Seigneur, je vais me retirer, 1227
Et Carlos m’est témoin que c’est sans murmurer. 1228
LE ROI.
Arrêtez, arrêtez, vous m’êtes nécessaire, 1229
Vous avez trop de part dans toute cette affaire, 1230
Pour vous priver du bien d’en être le témoin : 1231
Vous, Carlos, écoutez ? 1232
CARLOS.
J’en vais prendre le soin.

SCÈNE IV.

( LE ROI, LINDAMIRE, CLOTAIRE, DON ALVAR. )
CLOTAIRE.
Malgré tous vos mépris, je vous jure, Madame, 1233
Que je prends grande part aux ennuis de votre âme. 1234
LINDAMIRE.
Votre cœur d’un tel soin pourrait se dispenser. 1235
Ils ne sont pas si grands que vous l’osez penser. 1236
LE ROI.
Tout beau, nous avons su de votre propre bouche, 1237
Jusques à quel excès ce coupable vous touche ; 1238
Vous tâchez vainement à nous cacher l’ardeur… 1239
LINDAMIRE.
Non, non, si vous voulez, je l’avouerai, Seigneur ; 1240
Est-ce un crime d’aimer un Héros magnanime, 1241
Qui de tout l’univers s’est attiré l’estime ? 1242
CLOTAIRE.
Après un tel discours, Seigneur, qu’attendez-vous ? 1243
LE ROI.
Vous nommez de ces noms l’objet de mon courroux, 1244
Le surprenant effet d’une ardeur téméraire, 1245
Ose jusqu’à ce point défier ma colère. 1246
LINDAMIRE.
Hé ! Quoi, Seigneur, c’est vous qui l’avez allumé, 1247
Ce feu dont malgré moi mon cœur s’est enflammé ; 1248
C’est en mettant Moncade au faîte de la gloire, 1249
En lui faisant gagner victoire sur victoire, 1250
En faisant éclater ses exploits glorieux, 1251
Que vous l’avez rendu si charmant à mes yeux : 1252
Si vous ne l’eussiez point comblé de votre grâce, 1253
Son extrême douceur, sa foi, son peu d’audace, 1254
Son zèle, et son respect pour votre Majesté, 1255
À mes yeux pénétrants auraient moins éclaté : 1256
La plus haute vertu sous la fureur succombe, 1257
C’est un penchant glissant où le plus ferme tombe, 1258
Et je l’ai vu porter toute votre faveur, 1259
Sans avoir un moment vu chanceler son cœur ; 1260
Je l’ai vu conquérant sans être téméraire, 1261
Favori sans orgueil, Courtisan et sincère ; 1262
Vous l’avez connu tel, et vous êtes surpris, 1263
Qu’après cela Moncade ait charmé mes esprits. 1264
CLOTAIRE.
Mais, Madame, aujourd’hui de toute cette gloire, 1265
Il n’en conserve plus que la triste mémoire ; 1266
Ce n’est plus cet objet des bontés d’un grand Roi, 1267
Dont l’amour l’éleva presque jusques à soi ; 1268
C’est le funeste but d’une colère auguste, 1269
Que par soumission chacun doit croire juste, 1270
Et pour qui, connaissant ce Prince glorieux, 1271
Vous devez démentir votre cœur et vos yeux : 1272
Oui, vous devez juger qu’un Monarque équitable, 1273
Ne traite point sans cause un sujet en coupable ; 1274
Et connaissant le Roi quand je vois ce revers, 1275
Je crois Moncade atteint de cent crimes divers ; 1276
Je le crois téméraire, ambitieux et traître, 1277
Je crois que la vertu qu’il nous a fait paraître, 1278
Est un masque trompeur, dont il cachait à tous… 1279
DON ALVAR.
Ah ! Seigneur, ce discours peut-il venir de vous ? 1280
Qu’ai-je entendu, grands Dieux ! quoi cette calomnie 1281
Vient du Prince Clotaire ? ah ! noire perfidie. 1282
LE ROI.
Don Alvar quel transport… 1283
DON ALVAR.
Pardonnez-moi, Seigneur,
Si malgré mon respect il échappe à mon cœur ; 1284
Lorsque je vois Moncade accusé par un Prince, 1285
Dont il a conservé la vie et la Province, 1286
Et pour qui tant de fois avec tant de bonté, 1287
Il tira des bienfaits de votre Majesté : 1288
Je ne le puis nier, votre auguste présence 1289
Ne saurait me contraindre à garder le silence ; 1290
Moncade m’est connu, c’est moi, Seigneur, c’est moi 1291
Qui vous puis mieux que tous répondre de sa foi ; 1292
Seul j’ai vu ses desseins, seul j’ai lu dans son âme ; 1293
On cache ses défauts à l’objet de sa flamme, 1294
Adorant Lindamire, on pourrait présumer 1295
Qu’il feignait des vertus pour se faire estimer : 1296
Mais moi qui l’observais avec un soin extrême, 1297
Et qu’il aima toujours à l’égal de lui‑même, 1298
C’est moi, qui le voyant accuser à mes yeux, 1299
Dois repousser, grand Roi, ce trait injurieux. 1300
CLOTAIRE.
Seigneur, cette colère et cette véhémence, 1301
Marque leurs factions et leur intelligence ; 1302
Je vous le disais bien, qu’il achetait des cœurs, 1303
Et gagnait vos sujets au prix de vos faveurs, 1304
Jugez de ce qu’il peut par cette seule marque ; 1305
Et ce que sert ici votre rang de Monarque. 1306
LINDAMIRE.
Oui, traître, les faveurs qu’il recevait du Roi, 1307
En faisant éclater son mérite et sa foi, 1308
Ont fait naître en effet l’ardeur qui nous inspire. 1309
CLOTAIRE.
Après cela, grands Dieux, que pourrait‑elle dire ! 1310
LINDAMIRE.
Mais s’il eût sur nos cœurs un absolu pouvoir, 1311
Ce fut, parce qu’il fit pleinement son devoir. 1312
DON ALVAR.
Oui, Seigneur, il le fit, je sais son innocence ; 1313
Et si j’ose à vos yeux en prendre la défense, 1314
Je me livre, grand Prince, à votre Majesté, 1315
Comme une caution de sa fidélité : 1316
Oui, s’il est convaincu de la moindre pensée, 1317
Dont votre autorité soit justement blessée, 1318
Je me soumets, Seigneur, au plus cruel trépas… 1319
LINDAMIRE.
Ah ! Cet honneur m’est dû ne me l’enlevez pas, 1320
Oui, Don Alvar, c’est moi qu’il adore et qu’il aime, 1321
À répondre de lui comme un autre lui‑même : 1322
Roi tout juste et tout bon, souffrez qu’à vos genoux… 1323
LE ROI.
Nous vous allons régler, le voici, levez‑vous. 1324

SCÈNE V.

( LE ROI, MONCADE, LINDAMIRE, CLOTAIRE, DON ALVAR. )
LE ROI.
Viens, malheureux, viens voir par cent preuves publiques 1325
Ce que font naître ici tes secrètes pratiques : 1326
Viens voir ceux de ma Cour les plus chéris de moi, 1327
S’efforcer à l’envi d’être immolés pour toi : 1328
Regarde Don Alvar, approche et considère, 1329
Celle de qui je suis moins le Roi que le Père, 1330
Et de qui j’ai pris soin depuis son premier jour, 1331
Qui fait céder mes droits à ceux de son amour : 1332
Lindamire, l’objet de toute mon estime, 1333
Veut suivre ton exil et partager ton crime : 1334
Elle aime qui m’offense, elle m’en fait l’aveu, 1335
Et trahit mes desseins pour ce coupable feu : 1336
Aurait-on jamais cru qu’une pareille flamme… 1337
MONCADE.
Ah ! Seigneur, jugez mieux des désirs de son âme, 1338
Et ne condamnez pas avec sévérité, 1339
Un faible mouvement de générosité : 1340
Elle seule, Seigneur, fait agir Lindamire, 1341
L’amour n’a point de part au zèle qui l’inspire, 1342
Et quel que soit l’éclat qu’elle fait dans ce jour, 1343
C’est pitié, c’est bonté : mais ce n’est point amour. 1344

SCÈNE VI.

( LE ROI, CLOTAIRE, MONCADE, DON ALVAR, LINDAMIRE, DONA ELVIRE, LÉONOR, CARLOS. )
ELVIRE.
Voyez-vous, Léonor, que cela vous suffise, 1345
Toujours en tout, partout la joie est ma devise ; 1346
Mais ce n’est pas ici que je dois la prêcher, 1347
Retirons-nous. 1348
LE ROI.
Venez, vous pouvez approcher,
Votre présence ici nous sera nécessaire, 1349
J’ai besoin de témoins pour ce que je veux faire. 1350
LINDAMIRE.
Oui pour faire éclater ma gloire aux yeux de tous, 1351
Approchez-vous, Elvire, on a besoin de vous, 1352
Sachant de quel secret est capable votre âme, 1353
On vous tend aujourd’hui le témoin de ma flamme, 1354
Je rends grâces, Seigneur, à cet obligeant soin, 1355
Et j’en voudrais avoir l’univers pour témoin. 1356
MONCADE,
bas. Ô Dieux ! Elle se perd. 1357
LINDAMIRE.
J’avouerai donc sans crainte.
MONCADE.
Ah ! Ne la croyez pas, Seigneur, c’est une feinte, 1358
Connaissant le pouvoir qu’elle a sur votre cœur, 1359
Elle feint par bonté cette obligeante ardeur, 1360
Présumant que peut-être un Monarque qui l’aime, 1361
Accordera ma grâce à son amour extrême. 1362
LINDAMIRE.
Va, va, j’en ai trop dit tu fais un vain effort, 1363
Grâces à mon aveu, nous aurons même sort. 1364
LE ROI.
Qu’as-tu fait pour séduire une telle personne ? 1365
A ce été sur l’espoir d’usurper ma Couronne ? 1366
Car enfin ce grand cœur ne s’est point asservi. 1367
LINDAMIRE.
Il a fait son devoir, et vous a bien servi, 1368
C’est ainsi qu’on séduit les âmes magnanimes, 1369
Et non pas par l’espoir de commettre des crimes : 1370
Connaissez-moi, Seigneur, ce qui peut m’enflammer, 1371
C’est sa haute vertu qui me le fait aimer, 1372
Seule d’un feu si pur elle est l’illustre cause. 1373
DONA ELVIRE.
Que le parfait amour est une forte chose, 1374
Vive l’amour commode et la bonne amitié. 1375
MONCADE.
Madame, au nom des Dieux ayez moins de pitié, 1376
Vous aigrissez mes maux quand votre zèle augmente, 1377
Soyez moins généreuse, et soyez plus prudente : 1378
Hélas ! Qui m’aurait dit avant ce triste jour, 1379
Que mon plus grand malheur serait son trop d’amour. 1380
LINDAMIRE.
Je sais que cet excès me rendra criminelle : 1381
Mais mon plus grand désir est de paraître telle ; 1382
Seigneur, si j’en ai fait un coupable aujourd’hui, 1383
Je prétends à mon tour la devenir pour lui : 1384
Son amour vous déplût, le mien en fait de même, 1385
S’il l’a dit, je l’avoue, et s’il m’aima, je l’aime ; 1386
Ordonnez même peine, et de semblables feux. 1387
LE ROI.
Hé bien ! Après cela Moncade est-il heureux  ? 1388
Goûtera-t-il encor une joie imparfaite, 1389
Et son Roi lui sait-il donner ce qu’il souhaite ? 1390
MONCADE.
Quoi, Seigneur, ce courroux n’est que feinte… 1391
LE ROI.
Et comment
Avez-vous pu, Moncade en juger autrement ? 1392
Vous êtes innocent, je vous traite en coupable ; 1393
Et vous qui me savez un Monarque équitable, 1394
Vous me voyez injuste, et vous l’osez penser ; 1395
Ah ! C’est de ce soupçon que je dois m’offenser ; 1396
Et si Moncade en tout n’avait l’art de me plaire, 1397
C’est là ce qui devrait attirer ma colère. 1398
LÉONOR.
Quel revers ! 1399
DONA ELVIRE.
Qu’ai-je fait !
CLOTAIRE.
Vaines prétentions.
LE ROI.
Apprenez le secret de mes intentions, 1400
Comme depuis dix ans vous m’avez fait connaître, 1401
Que jamais plus que vous sujet n’aima son maître, 1402
Aussi jamais sujet ne fut chéri d’un Roi 1403
Avec plus de ferveur que vous l’êtes de moi : 1404
Je vous ai vu saisi d’une mélancolie, 1405
Qui seule s’opposait au repos de ma vie ; 1406
J’en ai connu la cause, et je la fais cesser, 1407
Aucun doute à présent n’a droit de vous blesser : 1408
J’ai juré par les droits du sacré diadème, 1409
De montrer si c’est vous ou ma faveur qu’on aime, 1410
Je vous tiens ma parole et dans ce jour fameux, 1411
Ami, Maîtresse, Roi, tout va vous rendre heureux. 1412
LINDAMIRE.
Ah ! Roi, de tous les Rois le plus incomparable, 1413
Qu’à jamais ce grand jour vous rende mémorable. 1414
MONCADE.
Puissé-je mériter cet excès de bonté, 1415
En versant tout mon sang pour votre Majesté ; 1416
Et vous illustre ami, dont l’âme peu commune 1417
Paraît impénétrable aux traits de la fortune, 1418
Partageons désormais la faveur de mon Roi. 1419
DON ALVAR.
J’ai satisfait mon cœur, et n’ai servi que moi. 1420
LE ROI.
Allons par votre hymen achever notre ouvrage. 1421
CLOTAIRE.
Qu’entends-je, qu’ai-je fait ; ah ! désespoir, ah ! Rage. 1422

SCÈNE VII.

( LE ROI, MONCADE, LINDAMIRE, DON ALVAR, DONA ELVIRE, LÉONOR. )
MONCADE.
Prince… 1423
LE ROI.
Non, laissez-le dans ces justes transports,
Il a bien mérité de si cuisants remords ; 1424
Et son exemple à tous doit servir d’une marque, 1425
Que nul ne voit bien clair dans le cœur d’un Monarque. 1426
Et que pour bien sortir d’un pas si dangereux, 1427
Il n’est jamais rien tel que d’être généreux : 1428
Mais allons achever. 1429

SCÈNE VIII.

( DONA ELVIRE, LÉONOR. )
LÉONOR.
Et vous la politique,
Prenez-vous grande part en la fête publique ? 1430
DONA ELVIRE.
Tout cela ne vaut pas la peine d’en parler, 1431
Et Dom Lope m’attend qui m’en va consoler. 1432